Yves Riesel (Qobuz) : « L’abonnement à 10 € est un crime économique »
Le fondateur du service de musique en ligne français Qobuz fait le pari d’une qualité de service globale qui va très au delà de la seule haute fidélité du son. Il défend un autre modèle de développement que celui qui prédomine actuellement, plus soucieux de la rémunération des artistes et des producteurs, d’une meilleure représentation des catalogues spécialisés ou en développement, et d’une segmentation du marché susceptible d’adresser une multitude de niches.
S’il y avait une pensée unique en matière de musique en ligne, et il est convaincu qu’il y en a une, Yves Riesel, co-fondateur du site de téléchargement et de streaming sur abonnement français Qobuz, aux côtés de son discret associé Alexandre Leforestier, serait celui qui rame désespérément à contre-courant. Et pour ramer, il rame : à faire entendre sa voix et sa différence, pour commencer, dans les médias et auprès de certaines instances. Aussi tempête t-il plus qu’à son heure de se voir ainsi presque systématiquement ignoré. D’autant que plus il élève la voix, plus il a le sentiment d’être inaudible.
Le combat que mène Yves Riesel, et qu’il a décidé de porter haut désormais, fort de son expérience de 25 ans dans l’industrie phonographique à la tête du label et distributeur indépendant Abeille Musique, c’est d’abord celui de la qualité, à commencer par celle du son : « Dès l’origine, tout notre catalogue a été encodé dans un format "lossless" à 16 bits et 44 kHz, ce qui est la résolution et la fréquence d’échantillonnage des CD, explique-t-il. Nous avons tout stocké en lourd dès le départ. Ce que nous proposons, c’est de la vraie qualité CD, que ce soit pour le téléchargement ou, depuis le mois de novembre dernier, dans notre offre de streaming illimitée sur abonnement Haute fidélité ».
Cette haute fidélité du son, que la compression audionumérique a massacrée, selon lui, Yves Riesel l’a obtenue de haute lutte. Elle fut son premier combat de l’ombre. « Quand on a demandé aux labels de vendre de la qualité CD en téléchargement, ils nous ont regardés avec des yeux de merlans fris, raconte t-il. Beaucoup de producteurs ont estimé que la musique en ligne était un mal nécessaire, et les agrégateurs n’ont jamais mis ce critère de qualité en avant. On s’aperçoit que les labels ont livré du MP3 à 256 Kbits, que les plateformes ont fini par gonfler en MP3 à 320 Kbits ou en 16 bits à 44 kHz, mais ce n’est que du MP3 gonflé. »
Élever les standards de qualité
Alors que la plupart de ses concurrents passait la qualité du son par pertes et profits, Qobuz s’efforçait a contrario d’en élever le standard au delà même de la qualité CD. Ainsi le site propose t-il désormais plus de 1000 albums en téléchargement en qualité Studio Master... encodés à 24 bits et à 96 kHz ! Un must pour tous les vrais audiophiles. La démarche de qualité adoptée par Qobuz, cependant, ne se limite pas à élever celle du son. « Nous nous définissons comme des disquaires, et notre démarche de qualité est globale, elle s’étend aussi à la recommandation, à l’éditorial - avec plus de 23 000 articles originaux sur notre site - et à un travail d’orfèvre en matière de métadonnées, revendique Yves Riesel. Si les métadonnées sont mal fichues, les œuvres ne remontent pas dans les moteurs de recherche. Dans le grand bain de l’international, la seule façon de se défendre, c’est d’avoir de bonnes métadonnées. » Et dans ce domaine aussi, élever les standards de qualité n’est pas une mince affaire.
C’est ce qu’illustre la difficulté que rencontre Qobuz, par exemple, pour obtenir des maisons de disques les livrets des albums au format numérique. « Quand elles nous livrent l’intégrale d’un chanteur français, elles ne sont pas fichues, bien souvent, de nous fournir le livret, se désespère Yves Riesel. Je ne veux pas leur jeter la pierre. En général, elles n’ont pas les droits pour reproduire les photos ou les textes dans un format numérique. Mais je ne comprends pas qu’on puisse préparer une intégrale sans se soucier en amont de pouvoir en fournir le livret. Ce n’est pas seulement une question de moyens mais aussi de mentalité. Si iTunes l’avait exigé dès le départ, tout le monde le ferait. On passe notre temps à mendier ce genre de choses. Qu’il s’agisse de la qualité du son ou des données associées, la musique en ligne est en panne depuis 10 ans, par la faute en premier lieu des plateformes, qui n’ont fait aucun effort. »
La « médiocrité » des offres de musique en ligne n’est pas le seul moulin à vent contre lequel se bat ce Don Quichotte de l’industrie musicale. Son combat, il le mène aussi contre la dictature du mainstream, la financiarisation à outrance du business de la musique sur Internet, le rouleau compresseur marketing des ténors du secteur, et la destruction de valeur associée selon lui à la prédominance de certains modèles de distribution émergents. « Si Spotify et Deezer se développent de manière très puissante, avec un modèle unique qui rapporte peu, il vont détruire un existant qui rapporte, à savoir iTunes, et créer de la valeur pour leurs actionnaires et quelques gros acteurs de la filière, tout en en détruisant pour tous les autres », affirme Yves Riesel.
Si Deezer n’avait jamais vu le jour...
De ce point de vue, « l’abonnement à 10 € pour un accès à l’ensemble des catalogues est un crime économique vis a vis des répertoires spécialisés ou en développement, estime- t-il. Pour être rentable, il devra chercher à toucher une audience massive en adressant des goûts très grand public, au détriment de la représentation de répertoires plus délicats. C’est une lourde erreur marketing, car il ne parviendront pas à le massifier, ou alors via des offres de bundle qui ne rapportent rien sinon au mainstream, et qui la plupart du temps ne sont pas consommées. »
Sur ce point, Yves Riesel a deux chevaux de bataille, qui ne sont pas forcément antinomiques. Son crédo : la segmentation du marché. « Nous sommes les premiers à avoir tiré la sonnette d’alarme et à avoir proposé un abonnement plus cher (l’offre de streaming illimitée mobile et haute fidélité de Qobuz est facturée 29,99 € par mois, contre 9,99 € par mois pour ses concurrents, ndr) pour faire gagner plus d’argent aux labels. », rappelle t-il. L’offre à 29,99 € de Qobuz s’adresse bien sûr à un public particulier, de passionnés et d’audiophiles, amateurs de classique, de jazz ou de chanson française, d’une moyenne d’âge plus élevée - l’ âge moyen du client de Qobuz est de 42 ans, selon des statistiques qui seront dévoilées au Midem – et au pouvoir d’achat relativement élevé.
Yves Riesel ne délaisse pas pour autant d’autres publics dans son raisonnement : « Le consentement à payer va de 0 € à 50 €. Il va falloir segmenter les offres et les répertoires, et proposer des abonnements à 2 €, 5 €, 7 €, 10 €, etc., qui ciblent des publics de niche spécifiques. Mais même si on s’adresse à l’avenir à des tribus avec des offres à 2 €, nous avons besoin d’un consentement à payer. » Ses arguments valent d’être entendus et discutés. Peut-être souffrent-ils seulement de faire l’impasse sur une autre dimension, beaucoup plus technologique ou algorithmique : l’innovation logicielle d’un Spotify, le rôle que vont jouer désormais une multitude d’API (interfaces de programmation) et toutes sortes d’applications musicales dans le marketing de la musique, sa diffusion, sa promotion, sa commercialisation. Et aussi de ne pas soulever cette question : l’offre de streaming haute fidélité de Qobuz existerait-elle si Deezer n’avait jamais vu le jour ?
