Wikileaks sert (paradoxalement) le jeu des Etats-Unis
Les dirigeants européens, confrontés à l’une des plus graves crises de l’histoire de l’Union, sont ridiculisés par les télégrammes diplomatiques du Département d’Etat.
Le sommet de Copenhague de décembre 2009 a donné lieu à une mésentente entre Européens et Américains. Au dernier G20, l’Europe a été tenue pour quantité négligeable, la Chine et les Etats-Unis préférant entamer un dialogue direct. Le cours de l’euro est considéré comme surévalué par le monde de la finance...
C’est dans ce contexte que Wikileaks met en ligne sur son site et celui de cinq quotidiens penchant plutôt à gauche, The Guardian, El Pais, Le Monde, Le Soir et le New York Times, 251 287 "télégrammes" diplomatiques dont les plus crus donnent une piètre image des dirigeants européens. Et favorise le leadership diplomatique américain que ne désavoueraient pas les néo-conservateurs.
La chancelière allemande Angela Merkel "craint les risques et se montre peu créative". Silvio Berlusconi est « incapable, vaniteux et inefficace. Son penchant pour la fête fait qu’il manque de repos. » Nicolas Sarkozy est « susceptible et autoritaire. C’est un empereur nu ».
Le chef du gouvernement italien, pro-américain convaincu, et le Président de la République française, qui a œuvré pour que la France réintègre le commandement militaire de l’Alliance Atlantique, sont bien mal récompensés de leurs efforts ! On savait les Etats-Unis peu reconnaissants envers leurs alliés, on en a désormais une nouvelle preuve. Même la Russie n’est pas épargnée puisque Dimitri Medvedev est qualifié de « dirigeant hésitant ». Il est vrai que les considérations sentimentales ne revêtent aucune importance dans les relations internationales.
Vision unilatérale
Pas un seul chef d’Etat, pas un seul chef de gouvernement européen ne trouve grâce aux yeux du gouvernement américain. Voilà ce qui compte dans les télégrammes publiés jusqu’à présent - Wikileaks a promis de diffuser l’intégralité des notes, mais pour l’instant seule une petite partie a été révélée depuis hier soir. Au moment où l’Union Européenne a déclenché un plan de financement d’urgence pour l’Irlande, qui a suivi celui accordé à la Grèce, alors que les financiers spéculent déjà sur le sort qui sera réservé à l’Espagne, voire à la France, la diplomatie américaine déclare froidement qu’il n’y a pas un seul leader viable en Europe. Cette vision unilatérale dessert, c’est le moins qu’on puisse dire, les intérêts de l’Union Européenne. En pleine guerre des monnaies, un tel jugement ne risque pas de renforcer la politique monétaire, qui repose sur la confiance des marchés et, par voie de conséquence, sur celle que l’on peut avoir dans ses dirigeants.
Lorsque les marchés financiers subiront, à la suite de la publication des notes décernées par les agences de notation sur les Etats européens, une attaque financière, les chefs d’Etats bénéficieront-ils de la confiance que leur a retiré le gouvernement de Barack Obama ?
Le Département d’Etat a beau dénoncer cette publication et se dire scandalisé, il en tire les premiers bénéfices ; le gouvernement américain étant, par omission, apte à gérer les affaires.
La Chine, l’Inde, le Brésil, partenaires d’avenir des Etats-Unis, n’ont pas été gratifiés de fuites aussi néfastes et de jugements à l’emporte-pièce. On cherche encore la moindre remarque désagréable à l’encontre de Wen Jiabao, premier ministre chinois. Certes, ces notes "révèlent" que l’Arabie Saoudite exhorte les Américains à attaquer l’Iran et Israël, et exerce sa pression sur l’administration américaine, mais ces éléments n’étaient-ils pas connus depuis bien longtemps ? Même du grand public.
A la lecture de ces documents, et à moins d’une révélation encore méconnue, il semble bien que l’Europe soit la principale victime de cette publication.
