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Warner Music : une dépréciation d’Imeem qui en dit long sur la stratégie des majors

Le 10 Mai 2009 dans So_cult’ par Philippe Astor

Dans quel état les majors du disque vont-elles laisser le marché, après que la crise aura fauché les unes après les autres toutes les start-up de musique en ligne qui ont émergé l’an dernier ? La dépréciation récente, par Warner Music, de ses investissements dans Imeem et Lala.com, en dit long sur la réponse à cette question.

Le Deezer américain Imeem, que l’on disait en cessation de paiement fin mars, vient de sauver sa peau une nouvelle fois. La start-up a convaincu certains de ses investisseurs, dont le fonds Sequoia Capital, de remettre au pot pour lui permettre de tenir quelques mois de plus. A defaut d’être de ce tour de table, Warner Music, actionnaire d’Imeem au même titre que les autres majors du disque, a effacé une ardoise de la start-up d’un montant de 4 millions de dollars dans ses comptes trimestriels.

Mais la major, qui affiche une perte nette de 68 M$ au premier trimestre 2009, sur un chiffre d’affaires de 668 M$ (- 16,5 % sur un an), doit surtout cette contre-performance à la dépréciation de la totalité ses investissements dans Imeem (16 M$) et, pour moitié, de sa participation dans un autre site de streaming américain, Lala.com (11 M$).

Selon les rumeurs qui circulaient la semaine dernière dans la Silicon Valley, l’ardoise totale d’Imeem à l’égard des quatre majors de la musique s’élèverait à 30 M$. Un chiffre contesté par un porte parole de la compagnie, qui parle d’une dette à un seul chiffre. La vérité est probablement entre les deux. Proportionnellement aux parts de marché de Warner Music, la dette d’Imeem s’élève certainement aux alentours de 20 M$.

Start-up condamnées à mort

D’évidence, la crise financière n’est pas la cause principale des difficultés d’Imeem et de ses consoeurs. Elle n’obère que leurs capacités de refinancement. Mais ce sont toutes de jeunes pousses encore fragiles, aux modèles économiques embryonnaires, que les majors n’ont aucune intention de ménager et qu’elles n’hésitent pas à plumer. On peut se demander dans quelle logique elles s’évertuent ainsi à tuer le marché dans l’oeuf.

CNN révélait il y a peu qu’Imeem vend sa publicité à 4 $ de CPM (coût pour 1000 affichages), ce qui ne couvre pas 40 %, dans le meilleur des cas, de ce que la compagnie doit reverser aux majors du disque au titre du minimum garanti par titre diffusé, soit 0,01 $. Seul un CPM à 10$ le lui permettrait, et encore ne couvrirait-il pas la part de revenus publicitaires que les majors doivent toucher, encore moins ses coûts opérationnels.

Toutes ces start-up de musique s’évertuent à multiplier les sources de revenus, qu’il s’agisse de vendre de la musique en téléchargement, des tickets de concert, des abonnements sur les mobiles ou du merchandising. Ainsi Imeem, en permettant de télécharger des playlists entières sur iTunes, a doublé ses revenus en provenance de la plateforme. Mais ce ne sont en l’état que des opérations pilotes, et les revenus générés sont insignifiants.

Sur le papier, toutes ces start-up, qui se retrouvent à devoir financer des pertes mensuelles se chiffrant en millions de dollars, sont donc condamnées à mort à très court terme. Une seule raison à cela, hormis la difficulté, désormais, à se recapitaliser pour faire face à l’avidité des grandes maisons de disques : la cherté des licences accordées pour le streaming interactif sur Internet.

Plus l’audience de ces sites croît, plus leurs coûts en bande passante sont élevés, et plus le montant des licences payées aux majors, qui augmente mécaniquement, est ruineux pour eux. Comme ils ne dégagent aucune rentabilité, leur sort est réglé d’avance.

Préserver l’oligopole des majors

Le problème n’est pas nouveau. Sauf que l’époque où des start-up comme Last.fm, à des années lumière d’être profitables, pouvaient espérer se vendre 280 M$, est désormais révolue. Le Deus ex machina est grippé.

Imeem a échoué, l’hiver dernier, dans sa tentative de se vendre au plus offrant. Et sa valorisation financière, estimée autour de 200 M$ à l’époque, a fondu comme neige au soleil. Pour les investisseurs, il n’y a plus aucune porte de sortie potentiellement lucrative. Car la matrice de toutes les bulles, la bulle financière, a explosé elle aussi. Capitaux, circulez, y a plus rien à voir !

Du coup les majors, qui ne veulent tout de même pas voir disparaître cette manne du streaming, lâchent un peu de lest. Certaines d’entre elles, dont Universal Music, ont déjà accepté de revoir le prix des licences accordées à Imeem à la baisse. Warner Music reconnaît négocier. Mais il ne s’agit que de maintenir Imeem sous perfusion.

En réalité, les grandes maisons de disques se soucient comme d’une guigne de voir les start-up de musique en ligne déposer leur bilan les unes après les autres. Le marché est bien verrouillé. Le prix des licences érige une barrière à l’entrée infranchissable. Le ménage se fera naturellement.

Au final, seul un petit nombre d’acteurs sous contrôle, dont elles détiendront certainement une part non négligeable du capital, se montrera capable de survivre, en payant le prix le plus fort possible. L’oligopole des majors sera préservé. Deezer sera devenu un sorte de NRJ 2.0. Les acteurs de l’innovation, comme les labels indépendants, n’auront plus que leurs yeux pour pleurer.

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10 Commentaires

  1. Sylvain le 10 mai 2009

    Il aura quand même fallu une crise pour comprendre que ces sites servaient effectivement aux majors à garder le contrôle sur les conditions de distribution... et surtout sur les mannes financières (qu’elles proviennent d’investisseurs ou de consommateurs, de tel ou tel autre service, les majors s’en fichent)



  2. eMeRiKa le 10 mai 2009

    Ce qui est sûr c’est que les sites de musiques en streaming nous ont habitué consommateurs à profiter de la musique sans limite et gratuitement.

    Je vois mal comment les majors vont faire pour faire marche arrière à cela. Donc, les anciens business models de vente de support sont bel et bien morts. Les majors vont devoir comprendre que l’époque des revenus à gogo est finie :)



  3. Fabrice Epelboin le 11 mai 2009

    En France, je parie sur la prise de contrôle conjointe de l’Etat et des majors de Deezer, la montée en puissance de MusiLine (Lagardere) et Wormee (Orange) et la disparition du reste...



  4.  le 11 mai 2009

    "Je vois mal comment les majors vont faire pour faire marche arrière à cela. Donc, les anciens business models de vente de support sont bel et bien morts. Les majors vont devoir comprendre que l’époque des revenus à gogo est finie :)"

    @Emerika : Il n’y a pas que les majors sur les sites de streaming, mais aussi plein d’indépendants. Et eux ils n’avaient pas de "revenus à gogo", et les sites de streaming vont juste finir de les achever, alors que les majors, elles , resteront intactes.



  5. ? ?? le 11 mai 2009

    La Phase II est en cour, sans prendre en compte la phase I, qui fût un échec cuisant de solvabilité.

    Ce n’est plus, comme vous le savez tous, un problème de fric ou de liquidité (or noir compris, quoique…), mais un positionnement stratégique dans la gestion du chaos annoncé de cette phase II ; afin de bien placé sur une éventuelle Phase III plus rude encore.

    La règle admise par tous (majors compris)étant "celui qui parle le dernier a raison” il s’agit aujourd’hui de parler le plus fort possible pour couvrir les dissonances.

    Nous ne sommes qu’au début, alors ne perdez pas la voix (voie) !

    Mais entre nous, les Majors ne sont que de futiles distractions qui ne méritent aucune attention particulière.( Nous aurons pu les tenir par les couilles… si ils en avaient, et il est beaucoup trop simple de les suivres en étant devant…)

    Les soucis sont donc ailleurs, comme la vérité : Les Européens préfèrent fermer les yeux quand le mascara commence à couler.(mascarade, masque à rat…)

    Conscient d’avoir du mal à bien me faire comprendre, il te va falloir faire une explication synthétisée, cher Philippe Astor.

    Résumons : Oublis les Majors, ils se coulent tous seuls, et n’ont besoin de personne (en harley Davidson…)

     ???



  6. Philippe Astor le 11 mai 2009

    @ ???

    Je suis pas sûr, effectivement, que tout le monde vous suive dans cette mystique, que je me garderai bien d’interpréter.

    @tous,A la décharge des majors, et afin de ne pas céder au conspirationnisme, précisions :- les majors de la musique ont des raisons de l’avoir mauvaise après que bien des acteurs de la nouvelle économie et des investisseurs qui les ont suivis aient réalisé des bascules financières monumentales sur leur dos, ce qu’on aura du mal à nier. Comme dans la crise financière, il y a ici un problème de confiance (dans la dite "nouvelle économie" de la musique) qui a ses causes.- Il y a un réflexe pavlovien de conservation dans l’attitude des majors à l’égard des start-up de la musique en ligne - que peut expliquer l’absence totale de visibilité sur l’avenir -, et aussi une stratégie (illusoire ?) de prise de contrôle des nouveaux canaux de diffusion/distribution qui n’est pas différente de celle de nombreuses multinationales (des médias, des télécoms, etc.)- L’un des objectfs principaux des Etats généraux de la culture qui doivent se tenir, au delà du plan comm. élyséen, devra être de définir une véritable politique industrielle à long terme, à même de restaurer la confiance entre tous les acteurs du marché, avec des mécanismes de soutien fort des pouvoirs publics à l’innovation et aux industries culturelles. Laisser oeuvrer le marché seul serait la marque du désengagement de l’Etat et du manque de vision de ceux qui sont à sa tête.



  7.  le 11 mai 2009

    Pour info, certaines majors sont déjà au capital de Deezer, c’était une des contreparties que la société a du donner pour obtenir les licenses, même si personne ne communique sur le sujet.

    C’est comme pour Imeem et Lala, les majors n’ont accepté de voir leur catalogue distribué en streaming gratuit qu’en échange d’une part dans le capital de la start-up, pensant compenser les revenus qu’ils savaient potentiellement faibles par cette participation. Le fait que ces start-ups soient au bord de la faillite, et donc que leur participation au capital ne vaut plus rien, semble annoncer une période où ça va être très dur d’obtenir des licenses pour les sites de streaming...



  8. Lolo le 14 mai 2009

    Je vois pas le problème à une réduction à quelques acteurs, c’est sans doute nécessaire pour assurer la rentabilité des sites. Que les maisons de disques cherchent à tirer profit de leurs actifs me paraît tout autant normal. Des fois, quand on lit les zélateurs du nouveau monde, on a l’impression d’entendre Bigard sur le 11 septembre ...



  9. Freezer le 25 mai 2009

    Faire de l’argent en distribuant gratuitement ce que d’autres fabriquent çà s’appellelait du vol, jusqu’à présent. Si demain un type dans la rue vole le pain et le donne gratis aux passants, et que la société l’accepte.. Deezer et les autres voleurs du web auront gagné.



  10. Bobby Péru le 30 juin 2009

    La concentration du marché est de toute évidence une bonne chose. En France, il n’y a pas la place pour Deezer, Musiline, Jiwa, Wormee, etc.Ces sites ne peuvent pas tous etre financé par la pub et coexister, car les annonceurs n’ont pas assez d’argent a placer chez eux en même temps.

    La disparition de certains aidera les survivants a s’accaparer davantages de budgets publicitaires.

    A moins que ca ne marche pas, comme c’ets le cas pour Dailymotion qui a bcp de mal a monétiser son succès.

    Quoi qu’il en soit je pense que Deezer fait ce qu’il peut pour ne pas devenir un NRJ 2.0D’un côté une ligne éditoriale qui se veut accéssible et pointue. De l’autre le besoin de mettre en avant des artistes/marques qui ont des sous. Soit les majors et des marques de voitures/rasoirs/... Il sont un peu coincés...

    Peut etre qu’un jour ils auront un avantage sur les majors car elles se rendront compte qu’elles ont besoin de tels sites.

    L’étape cruciale va être celle de la transformation de l’audience de Deezer en audience "mobile". Si Deezer transforme 10% de son audience en offre payante mobile + sans pub, ce sera bon, sinon les revenus de la pub classique (CPM etc) ne leur permetteront d’atteindre un equiibre financier.



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