Une class action pour arnaque immobilière dans Second Life
Quatre usagers ont initié une classe action contre Linden Labs, société éditrice de Second Life. Les "titres de propriétés" des terrains achetés en dollars réels auraient été modifiés, arrachant à leur acheteur la propriété intellectuels des biens. Une accusation grave qui porte au coeur du business modèle de ce jeu en ligne... et de pas mal de site web 2.0 qui misaient sur les objets virtuels !
Carl Evans, Donald et Valery Spencer et Cindy Carter sont des acheteurs mécontents : comme des milliers d’autres, ils ont investi dans des hectares de terrains sous un contrat de propriété qu’ils jugent biaisés et poursuivent désormais leur promoteur immobilier pour avoir changé les termes desdits contrats sans leur accord. Une affaire banale si, sous le cadastre, pas une pelletée de terre n’était réelle : les plaignants se battent pour des biens immobiliers achetés dans Second Life !
Sous l’intitulé de Virtual Land Dispute Class Action, les plaignants se sont réunis dans une action groupée contre Linden Labs, société éditrice du monde virtuel Second Life. Contrairement à d’autres jeux en ligne où la monnaie virtuelle n’est pas (officiellement) convertible (World of Warcraft, Everquest, Aion, etc.) les Linden Dollars de Second Life s’achètent comme n’importe quelle devise conventionnelle. Chaque bien (accessoire, tenue, bâtiment, etc.) étant soumis à ce régime monétaire, les 500 000 utilisateurs réguliers de ce monde persistant entretiennent une véritable économie au travers des objets virtuels. Une affaire qui a culminé au 1er trimestre 2010, totalisant plus de 160 millions de véritables dollars échangés.
Comme toute économie libérale, la colonne vertébrale de ce « Linden capitalism » a toujours été l’immobilier, que les créateurs ont décidé d’encadrer par des « titres de propriétés » garantissant la propriété « réelle » de parcelles « virtuelles ». Un point qui aurait, selon les plaignants, été modifié par la suite.
« La base du développement sain d’une nation est la propriété privée », Philip Rosedale, ex-PDG de Linden Labs
Dans une interminable série de citations de Philip Rosedale, ancien PDG de Linden Labs, le dépôt de plainte décrit la façon dont les créateurs de Second Life ont relevé une société « quasi morte » fin 2003, pour l’amener à un business plus que profitable aujourd’hui : selon Mashable, Linden Labs serait aujourd’hui valorisé à 383 millions de dollars, soit un quart de la valorisation de Twitter. Dans cette résurrection, l’immobilier (et notamment sa taxation) ont joué un rôle clé, d’où une promotion permanente de cette fonctionnalité par Rosedale. Un business modèle adoubée par le professeur Lawrence Lessig comme une extension de ses thèses sur la propriété des biens virtuels à même d’assurer une croissance durable à Linden Labs. Une prophétie qui s’est réalisé... grâce à la taxe foncière !
En juin 2004, Rosedale confiait à USA Today que les recettes fiscales de Linden Labs dépassait le coût des abonnements à Second Life ! En échange de quoi, les conditions d’utilisation reconnaissaient la « propriété intellectuelle du contenu numérique » acheté ou créé par les utilisateurs... Or, confronté à un premier procès en 2007, Philip Rosedale déclare face à la Cour fédéral que le terme « propriété » répandu dans les interviews, ne signifie pas vraiment « propriété » mais plutôt une métaphore de ce concept légal réel. Si vague, le mot disparaît bientôt des FAQ (foire aux questions) de SL, où « pourquoi vouloir posséder un bien virtuel ? » se mue en « pourquoi vouloir avoir un bien virtuel ? ». Derrière cette nuance, des dizaines de milliers d’utilisateurs et (selon les plaignants) 50 à 100 millions de dollars. Bien réels ceux-là.
Combien coûte un château en Espagne ?
Injoignables selon CNet et Mashable, les responsables de Linden Labs vont donc devoir défendre rien moins que le business model de l’une des seules entreprises rentables du Web 2.0 face à des accusations graves : modification sans consultation préalable des termes d’un contrat de vente, mais aussi gel de certains comptes non justifiés et « expropriation » de certains joueurs. De belles arnaques, dignes des meilleures « vraies » banques d’affaires.
Car, derrière les quelques plaignants, les règles de l’économie numérique attendent : sans loi sur la propriété des biens virtuels, la Class Action se base sur le droit commercial de Californie, où est basé Linden Labs. Prenant appuie sur les « territoires de juridiction », quelles lois peuvent s’appliquer à des terrains virtuels ? Comment évaluer le prix des surfaces à vendre dans un monde qui peut s’étendre à l’infini ? En pleine bulle 2.0, beaucoup espéraient trouver les relais économiques aux interminables recapitalisations et tours de tables en vendant des objets numériques (jusqu’à Facebook ou Twitter). Loin d’être une lubbie : le cas "Virtual Land" pourrait bien être le cas d’école de ce type de monétisation.
En 2008, Second Life avait déjà créé une « jurisprudence » interne en interdisant les institutions bancaires. L’inflation de ce monde causée par l’arrivée des marques et l’appropriation de surfaces d’affichage avait à sa suite posé question. Des questions à quelques dizaines de millions de dollars : on a fait des lois pour moins que ça !
