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Stéphane Natkin : "Les gens de 40 ou 50 ans qui n’utilisent pas Facebook aujourd’hui seront en rupture avec le reste de la population demain"

Le 21 Janvier 2010 dans Gaming par François Bliss de la Boissière

Directeur de l’ENJMIN, l’école de jeu vidéo d’Angoulême, professeur au Cnam, et auteur de plusieurs essais sur le jeu vidéo, Stéphane Natkin nous a accordé un long entretien autour du médium interactif, ses acquis culturels et ses mutations. 1ÈRE PARTIE : QUAND LE JEU VIDÉO DEVIENT TRANSMÉDIA…

Electron Libre : Lors d’une conférence récente sur les jeux communautaires et ubiquitaires, vous avez présenté le futur du jeu vidéo en lui attribuant une qualité dite "transmédia" où le jeu devient Alternate ou Expanded Reality Game (A ou ERG). D’où vient et comment s’exprime cette évolution ?- Stéphane Natkin : Comme le dit très bien Éric Viennot (créateur précurseur avec son jeu In Memoriam exploitant dès 2003 plusieurs supports, ndr), c’est un genre de jeu qui a été développé sous diverses formes ces dernières années, qui utilise de façon complémentaire l’ordinateur, les téléphones portables, les consoles de jeu, des lieux d’exposition et éventuellement la salle de cinéma. J’ai par exemple collaboré au projet Transport Amoureux qui incitait les gens à communiquer et à participer à une création collective pendant leur trajet en tramway. Ce sont des projets qui vont de plus en plus avoir des chances d’être mis en production en faisant appel à des producteurs de cinéma, de télévision et des opérateurs. Orange Vallée a lancé un appel d’offres et Arte Cinéma travaille autour d’un Transmedia Lab. En décembre, Michel Reilhac directeur d’Arte Cinéma a notamment organisé un forum de discussion sur le sujet et plus particulièrement en direction d’un cinéma cross ou transmédia.

EL : De la part de ces médias installés cela sonne un peu comme de la récupération. Ont-ils une compétence dans ce domaine là ?- SN : Non mais ils vont les produire. Imaginez très simplement que vous créez un jeu de piste dans la ville, dans le bureau, et qu’il se déroule toutes les semaines. Ensuite le jeu se poursuit partiellement sur Internet, partiellement sur mobile, éventuellement relayé par du mobilier urbain, tout un tas de choses qui se passent dans la ville intelligente. Les gens rassemblent alors des indices, ils se filment, ils envoient tous leurs indices et documents, et à partir de ça on présente chaque semaine une émission de télévision sur l’équipe qui a gagné, celui qui a réussi telle chose. On crée une série qui est presque pré-prévue à partir des indices qui ont été rassemblés, et on fabrique un univers transmedia. On crée une communauté avec un réseau communautaire. D’ailleurs, on leur vend tous les accessoires pour qu’ils ressemblent à la communauté, on les fait se réunir au Mc Donald’s, ainsi Mc Donald’s sponsorise l’évènement.

EL : Est-ce que ce genre de jeu, peut-être plus accessible, risque de supplanter le jeu vidéo traditionnel ?- SN : Vous n’avez jamais vu un mode de création faire disparaître les autres jusqu’à présent, n’est-ce pas ? Il s’agit là d’une voie qui a été explorée par un certain nombre de gens, et qui commence à avoir une possibilité de réalité économique pour différentes raisons. D’abord on se rend compte que c’est autour des systèmes communautaires qu’on peut développer de la communication, éventuellement de la publicité, etc. Ensuite, les gens qui font de la télévision se rendent compte qu’on la regarde de moins en moins et qu’on se tourne de plus en plus vers Internet, son téléphone mobile. Donc il va bien falloir trouver quelque chose qui va les ramener dans leur giron. Enfin, la troisième raison c’est que l’espace du jeu vidéo est actuellement trop petit… Prenez Electronic Arts, la société représente dans le monde 16 000 personnes, France Télécom c’est 120 000 personnes ! Je ne sais pas qui va avaler qui mais à un moment donné toutes ces capacité d’interaction vont fusionner…

EL : Vous évoquez les fusions d’entreprises telle celle d’Activision et Vivendi-Blizzard en 2007 ?- SN : Oui mais des contenus aussi. Parce que nous sommes partis sur une logique qui était purement économique et financière et dont la vision technologique était tellement réductrice. Transférer un film en HD sur un téléphone portable parce que ce n’est pas difficile pour un propriétaire de contenu est une erreur. L’usage du téléphone portable et l’usage de la HD ne sont pas la même chose. Cela ne se réduit pas à ça. Il faut décliner le même univers avec des modalités différentes sur les différents supports. Il va falloir dessiner du linéaire, ou du non linéaire, disons de l’interactif, sur le type de support et le type d’usagers. Et puis à partir de là, il faut générer du contenu pour l’autre. L’ensemble de tout ça va générer une population de gens qui va rester dans l’univers créé autour de l’ensemble. Nicolas Gaume, par exemple, [fondateur en 1990 de la société Kalisto liquidée en 2002, ndr], est en train de créer avec BlackMamba un univers sur Internet qui se situe entre un jeu et un réseau social. Il y a de la 3D, c’est autour de la musique, ça intéresse les ados, ça leur permet de personnaliser des avatars, des animations, éventuellement de créer leur propre musique, la mettre sur un serveur… Voilà un jeu qui commence à ressembler à ceux que l’on retrouve sur Facebook. Mais ce n’est plus tout à fait un jeu. Plutôt un réseau communautaire qui se concentre sur un type de population qui se retrouve à la fois cible de design et cible marketing. C’est cette évolution qui est en train de se passer.

EL : Visiblement ces nouvelles pratiques s’étendent à tout le monde. Ça veut dire que nous sommes tous appelés, pas forcément à jouer, mais à interagir avec des nouveaux outils, des nouveaux matériaux. Est-ce juste un effet de mode ou est-ce qu’il y a vraiment une évolution de la société ?- SN : Un effet de mode, non, je ne pense pas. Je ne suis pas un futurologue, mais enfin c’est certainement une tendance. Moi je suis quelqu’un de l’email, du mobile. Mes enfants utilisent le tchat, leur mode de communication n’est déjà plus le même. Dans quelques années, je serai sans doute "hors service" (rires). Dans 15 ou 20 ans toutes ces notions et pratiques seront installées. Évidemment, ça ne va pas prendre du jour au lendemain, les gens ne vont pas passer directement de la télévision purement passive à la télévision interactive, mais en une génération… Autrement dit, très vite, un tas de gens vont entrer dans ces univers, comme dans Facebook, etc., et ceux qui n’y viennent pas parce que ce n’est pas leur univers, et en France ils sont nombreux, les gens au-delà de 50 ans, même 40 ans, dont très peu y sont rentrés, quand ils seront à la retraite dans quelques années, il y aura une grande fracture avec ceux qui utilisent un réseau social comme Facebook ou ses descendants.

EL : Ces activités interactives se résument néanmoins souvent à du fonctionnel, on utilise les outils à des fins diverses. Où se situe l’artistique dans tout ça, celui qui existe encore dans le jeu vidéo traditionnel ?- SN : Dans une partie de ces nouvelles façons de communiquer il y aura certainement, comme c’est déjà le cas dans certains jeux vidéo, un nombre de choses qu’on peut considérer comme artistiques et qui se revendiqueront comme artistiques. Je pense que quelque chose comme In Memoriam [le jeu cross média d’Éric Viennot chez Lexis Numérique, ndr] peut se revendiquer comme étant une création artistique, une autre façon de faire de la narration. Ceci dit, je suis en train de monter des formations autour de ça, mais c’est très difficile. Autant maintenant j’ai un bon corpus sur le jeu vidéo, j’ai une série de bouquins, j’ai des idées sur la façon dont on peut enseigner le game design, autant sur ces nouvelles formes d’interaction il n’y a rien encore. Comment écrire une histoire qui est complètement hachée ? Je vais devoir prendre des exemples, je vais aller chercher quelqu’un qui connaît bien les jeux de rôles pour venir raconter ça, des gens comme Éric Viennot. J’ai reçu quelqu’un qui avait fait une thèse sur les mécanismes de narration… mais on est loin de pouvoir dire simplement, par exemple, "On place la caméra comme ça…".

EL : La narration à fourches multiples existe déjà depuis longtemps, dans les livres dont vous êtes le héros par exemple. Qu’est-ce qui rend un jeu transmédia innovant au-delà de ses outils de mise en place ?- SN : L’innovation n’est certes pas dans l’histoire. Celle d’In Memoriam n’est pas du tout originale. Ce qui existe d’innovant se trouve dans l’esthétique et dans la relation d’engagement que vous créez. Quand vous êtes en train de jouer à In Memoriam sur votre ordinateur et que votre téléphone mobile sonne et que ça déclenche votre peur, ce n’est pas la même chose que d’être dans un cinéma et d’entendre une sonnerie… C’est l’esthétique de la relation d’engagement, pas l’esthétique des images ou du son… Un jeu qui développe une nouvelle forme d’implication du joueur.

Entretien Stéphane Natkin, 2e partie : Le jeu vidéo, un système de production à revoir... - Entretien Stéphane Natkin, 3ème partie : "La classe politique n’a pas un point de vue uniforme sur les jeux vidéo"

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9 Commentaires

  1. Livre de visages le 21 janvier 2010

    Je n’utilise pas facebook et je n’ai même pas encore 30 ans.Pouvez-vous me dire svp à quel âge (à 5 ans près) vais-je me retrouver en totale rupture avec la société qui m’entoure ?



  2. Sand le 22 janvier 2010

    @Livre de visages : Une fois que vous aurez terminé d’être en totale alliance avec elle.

    Vous êtes le seul libre arbitre d’en déterminer le " contenu " au temps.

    ps : " livre de visages " , c’est vraiment très joli !

    Bonne journée !



  3. edouard_elbaz le 22 janvier 2010

    Le titre du papier ne correspond pas du tout à ce qui est dit par l’interviewé dans le corps du texte...



  4. Sand le 22 janvier 2010

    Je viens d’aller visiter les sites en liens pour réunir les éventuelles personnes attirées par ces jeux de rôles intéractifs en live.Orange vallée est très bien conçu je trouve.

    Mais il y a un lien qui pourrait à mon avis être la meilleure des représentations, la plus simple et la plus accessible pour " tous ", un film :

    La vie est belle !

    Un extrait donc, mais sans surtout oublier sa chute merveilleuse où le petit garçon se trouve face au char et qu’il dit :

    " Alors c’est vrai ?!?! ".

    Ce qui suppose et laisse en suspend la plus réelle des réponses au JEU : " OUI&NON " ensemble mais seul face à l’adversité de l’intéraction : CROIRE.

    Je n’utilise pas Facebook. Et je trouve cet exemple vraiment pas à la hauteur du réseau intéractif dont vous présentez ci-dessus.

    Les blogs sont à mon avis un meilleur support de titre pour cet article, car, à juste titre, il peut contenir tous les autres et être plus facilement maîtrisé par son concepteur sur le plan de l’intéraction.

    Pour ce qui est de ces projets ( du genre écoles Xmen ! ) pour développer l’Homme Médium , plutôt que ces portes ouvertes, inscriptions etc..cités par des liens qui supposent donc que si on ne se trouve par sur le réseau de l’information au bon moment on passe à côté, ou si encore le déplacement ou autres mettent à l’écart certains ( ... ), je trouve qu’il serait plus efficace et plus rapide de présenter ceci à une heure de grande écoute et sur une chaîne télévisée de grand impacte comme TF1 par exemple, ou France2, ou les deux à la fois, en directe, avec un numéro de téléphone qui s’affiche en continu, et là, peut-être que là les gens diront :

    " Alors c’est vrai ?!?!?. "



  5.  le 22 janvier 2010

    Des liens tout aussi intéressant que le sujet merci !



  6. jello le 24 janvier 2010

    Les gens de 40 ou 50 ans qui utilisent facebook sont des niais atteints de jeunisme aigu qui s’imaginent rester dans le coup en copiant n’importe quel comportement pourvu qu’il soit de masse et nouveau.

    Facebook n’est que la version glorifiée de la bonne vieille page perso d’il y a 10 ans déjà où les gif animés ont été remplacés par leur version web 2.0 paramétrable de quelques clics pour que les décérébrés n’aient pas à copier/coller des lignes de code.

    Le seul avantage de ces soit-disant réseaux sociaux c’est qu’ils permettent de regrouper et d’identifier les crétins.



  7. The Killer le 25 janvier 2010

    Focaliser le futur, des quinquas et des autres, autour des réseaux sociaux et des jeux, est juste délirant...

    Ce M. Natkin est sous l’emprise de substances numériques beaucoup trop fortes pour son cogito.

    Guerres, famines, conflits sociaux, environnement : revenez sur Terre, M. Natkin !



  8. j !m le 25 janvier 2010

    dès fois, quand je vois "le reste de la population" j’ai franchement envie d’être en rupture avec... :=)



  9. Stephane Natkin le 25 janvier 2010

    En relisant cette interview je me demande si j’avais abusé du Picon Grenadine ou fumé la moquette, lorsque j’ai répondu. Pas tant sur le fond que sur la forme : je ne parle pas comme cela et j’ai tendance a rester assez prudent sur la qualité universelle de mes points de vue. Mais reprenons la discussion points par points.

    D’abord les réseaux sociaux et la Rolex : Non je ne pense pas qu’un homme de 40 ans qui n’utilise pas les réseaux sociaux a raté sa vie. Il ne me resterait plus qu’à me suicider.J’ai 60 ans et un compte Facebook que je ne gère jamais. Il me semble par contre que les réseaux sociaux marquent la naissance, encore balbutiante, d’un nouveau mode de communication qui va devenir essentiel dans un certain environnement et quand, comme moi, soit on ne sait pas, soit on est médiocrement intéressé, on risque, à terme, un certain déphasage.

    Je ne pense pas que l’histoire que raconte Eric Viennot dans In Memoriam ne soit pas originale, mais je pense que la force d’In Memoriam c’est la façon de la raconter…



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