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Sondage Ipsos de la SCPP : un monument de sophistique

Le 27 Mai 2008 dans Peer2peer par Philippe Astor

Merci à la SCPP (Société civile des producteurs de phonogrammes) de nous confirmer, par la voie d’un sondage Ipsos, que la majorité des Français respecte le droit d’auteur, préfère la riposte graduée à la Charia, et roule à 90 km/h en présence d’un radar automatique.

Aujourd’hui, pensez-vous que la République est préférable à une dictature militaire ? Si vous posiez cette question lors d’un sondage, je pense qu’une très large majorité de Français répondrait par l’affirmative. Comme ils estiment majoritairement qu’un artiste doit être rémunéré lorsque sa musique est téléchargée sur Internet.
Mais ce que ne dit pas le sondage Ipsos rendu public hier par les producteurs de disques, c’est le mode de rémunération qui aurait leur préférence. Combien de Français auraient répondu, par exemple, que la licence globale est selon eux la meilleure façon de rémunérer les artistes sur les réseaux peer-to-peer ? 10% ? 20% ? 30% ? Plus de 50% ? Il y a manifestement des réponses que les producteurs de disques n’ont pas envie de connaître, puisqu’ils ne posent pas la question.

La riposte graduée plutôt que la Charia

Il y a bien d’autres éléments, dans ce sondage Ipsos, qui en font un véritable monument de sophistique. Imaginez que l’on demande aux Français, par exemple : aujourd’hui, pensez-vous que celui qui vole un oeuf doit se voir appliquer la Charia ou être condamné à une journée de travaux d’intérêt général ? Quelle serait, à votre avis, la réponse de ce peuple éminemment civilisé, qui a instauré la séparation de l’Eglise et de l’Etat il y a plus de cent ans, et tordu le cou à un obscurantisme séculaire depuis le siècle des Lumières ?
Aussi, les sondés de la SCPP répondent-ils tous en coeur (les trois quarts, en tout cas), sans surprise, qu’ils préfèrent une riposte graduée au téléchargement illégal, à l’application de la loi sur la contrefaçon, laquelle les rendrait passibles d’une peine de prison et de 300 000€ d’amende.
Autre question : aujourd’hui, si vous vous faisiez pincer à deux ou trois reprises au-dessus de la vitesse autorisée sur le périphérique ou sur une rocade quelconque par un radar automatique, feriez-vous l’effort de rouler en deçà de cette vitesse maximale sur la portion de périphérique où se situe ce radar ?
Pas besoin de sondage pour connaître la réponse à cette question. Les ralentissements que chacun peut constater dans ces zones routières sous surveillance la fournissent. De la même manière, 90% des Français interrogés par Ipsos pour le compte de la SCPP disent qu’ils cesseraient de télécharger illégalement au terme de deux avertissements. Les producteurs étaient-ils si peu convaincus de l’efficacité de la riposte graduée, au point de commander un sondage pour lever tous leurs doutes ?

Fumer provoque-t-il le cancer ?

Question suivante : aujourd’hui, pensez-vous que le fait de fumer est la principale cause ou l’une des causes de cancer en France ? A votre avis, quelle serait la réponse des personnes interrogées ? Majoritairement oui, n’est-ce pas ? Comme elles sont majoritaires à considérer que le téléchargement illégal est l’une des causes ou la principale cause de la baisse des ventes de disques.
Relevons au passage que les deux tiers des personnes interrogées (60%) considèrent que ce n’est pas la principale cause de la crise du disque, la majorité (54%) estimant que ce n’est pas la seule cause. Et passons sur le fait que l’opinion des gens, en la matière, n’a aucune valeur scientifique.
J’aurais trouvé beaucoup plus courageux, de la part des producteurs de disques, de demander aux Français : aujourd’hui, quelle est selon vous la principale cause de la baisse des ventes de disques ? Le téléchargement illégal ? La faible diversité de l’offre dans les bacs ? La piètre qualité des offres de musique en ligne ? La concurrence des jeux vidéo et de la téléphonie mobile ? Les réponses à une question posée dans ces termes auraient été, à n’en pas douter, beaucoup plus riches d’enseignements.
La dernière question du sondage me laisse perplexe. Pourquoi la pose-t-on au passé (Avez-vous déjà téléchargé sur Internet de la musique sur des sites de téléchargement gratuits mais illégaux ?) ? Ma réponse aurait été : oui, plusieurs fois. Sauf que je n’ai plus mis les pieds sur un réseau peer-to-peer depuis au moins cinq ans, pour ce qui est en tout cas de télécharger illégalement. Et je ne dois pas être le seul dans ce cas.

Les questions qui n’ont pas été posées

Par ailleurs, même s’il m’arrive encore de télécharger illégalement, ailleurs que sur les réseaux peer-to-peer - et ce, bien que je sois abonné à deux services de musique en ligne - je n’ai jamais autant acheté de CD de musique (une vingtaine au moins depuis le début de l’année, essentiellement pour offrir, d’ailleurs). Suis-je le seul dans ce cas ?
La réponse à cette dernière question d’Ipsos me laisse, elle aussi, dubitatif. Ainsi, seulement 17% des personnes interrogées répondent avoir téléchargé de la musique illégalement plusieurs fois. Nous devrions donc avaler tout cru que 17% des Français, parce qu’ils ont téléchargé illégalement et plus d’une fois de la musique sur Internet, sont responsables du fait que les ventes de disques ont été divisées par deux en dix ans.
Bizarrement, la seule question qui devrait intéresser au premier chef les industriels du disque n’a pas été posée : dans le cas où vous ne téléchargeriez plus illégalement après avoir reçu deux avertissements, vous remettriez-vous à acheter plus de musique ? Mais manifestement, la réponse à cette question, qui porte quand même sur les effets concrets de la mise en oeuvre d’une riposte graduée sur la bonne santé du marché du phonogramme, n’intéresse pas les membres de la SCPP.
Une autre question n’a pas non plus été posée, qui aurait pu renverser complètement l’effet recherché à travers la publication de ce sondage : dans le cas où le texte de loi Création et Internet ouvrirait la voie à la mise en oeuvre de technologies de filtrage sur Internet, y seriez-vous favorable ? Et accepteriez-vous d’en assumer le coût en tant que contribuable ? Mais l’objectif de ce sondage IPSOS n’était certainement pas de poser des questions qui fâchent.

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3 Commentaires

  1. TiFred le 27 mai 2008

    Très bon article.

    Merci



  2. Antony  le 28 mai 2008

    Si un institut de sondage posait cette question : Est-ce que la licence globale est selon vous la meilleure façon de rémunérer les artistes sur les réseaux peer-to-peer ?

    Elle devrait donc poser également son corollaire inévitable : le flicage

    Étes-vous favorable à ce que votre FAI espionne votre connexion internet pour savoir exactement quels fichiers vous téléchargez dans le but de créer une liste qui sera communiquée à tous les ayant-droits ?



  3. Philippe Astor le 28 mai 2008

    Antony, pour répondre à votre question, une compagnie comme Big Champagne, aux Etats-Unis, est tout à fait capable de dire combien de fois tel ou tel album a été téléchargé sur le peer-to-peer sans espionner pour autant les internautes. Elle vend d’ailleurs ces informations aux maisons de disques et aux radios, qui en raffolent. Cela dit, je ne défends pas le principe de la licence globale, que j’évoque dans cet article pour grossir le trait.



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