Siri, la révolution d’automne
Sans le dire vraiment, Apple vient de proposer au grand public une première ébauche d’une intelligence artificielle : Siri
Ils avaient le choix entre Hal, SkyNet ou Nono le petit robot, ils ont fait entre les deux. Siri est une révolution. Les mots sont pesés. Pas une révolution politique, mais une avancée capitale, un bond vertigineux, dont Apple a le secret, et qui n’était pas aussi clair lors de son lancement. Siri est le premier exemple concret d’intelligence artificielle à destination du grand public. "Bonjour ordinateur", prend désormais tout son sens pour Monsieur Tout Le Monde.
On vit une époque formidable. En quelques années, une société bien connue de Californie vient de présenter une série de concepts totalement neufs, mais pas inédits, dans l’informatique, et chaque fois ce fut une étape décisive. Cela a commencé avec l’iPod et sa molette de sélection, puis l’iPhone et l’écran Multi-Touch, et voilà que, sans trop faire de bruit autour, Apple vient d’envoyer un message majeur : intelligence artificielle. Bien sûr, ce n’est pas une nouveauté, l’idée d’un ordinateur doué d’une simili-intelligence n’est pas née dans les laboratoires Apple, mais comme à son habitude, la firme du regretté Steve Jobs en donne la première version grand public, incontournable et déjà un standard.
La recette ne change pas. Elle est bien connue, mais étonne toujours... Apple se sert du "cool", pour faire entrer Hal 9000 dans la vie de millions de personnes - 4 millions d’unités de iPhone 4S vendues en 3 jours ! "Cool" cela veut dire que cet "assistant" personnel, comme le décrit la fiche produit, n’est pas un humanoïde désincarné, et pas non plus un gadget pour Geek, a priori. Comme le montrent les différents tests publiés sur le Net, Siri se veut utile, avant tout. Et s’il échoue parfois à comprendre la requête, c’est bien pour prouver qu’il est encore en version bêta. Apple a peaufiné le service pour lui donner une personnalité. Celui-ci répond alors avec une acuité ou bien un style qui lui fait franchir la barrière entre le silicium et la conscience. Du moins, l’apparence trompeuse d’une conscience, car Siri n’est pas à proprement parler une intelligence artificielle douée d’une personnalité, mais bien un service auquel a été ajouté un jeu de réponses "cool".
Vie de tous les jours
Siri ne brise donc pas la barrière de l’intelligence artificielle, mais donne si bien le change que l’utilisateur peut être tenté d’entamer un dialogue intime avec cette boîte noire qui parle et semble "réfléchir". Les limites sont cependant rapidement atteintes, puisque, dans sa version actuelle, Siri montre la même face à tout le monde. Il n’est pas capable d’apprentissage, ou d’avoir un comportement singulier avec son "maître". Apple prépare certainement cela pour les versions supérieures, lorsque "dialoguer" avec une intelligence artificielle sera devenu un comportement commun, et non plus sujet d’une moquerie ou tout simplement provoquant une peur irraisonnée, celle que les films de science-fiction ont toujours aimé illustrer.
Notre rapport au "robot" est en effet lavé par des images de terreur et de rébellion. Disons que le robot est devenu bien trop facilement une image stéréotypée de nos servitudes réelles ou figurées, à partir desquelles il ne semble y avoir d’autre issue que la révolte. Bref, l’anthropomorphisme robotique a encore de beaux jours devant lui... Jusqu’à ce que, dans les faits, dans la vie de tous les jours, ces vies numériques prennent toute leur place et révèlent leur véritable nature, ni rebelle, ou encore insurrectionnelle, et pas non plus fer de lance d’une révolution pour l’égalité des droits cyber-humains.
La frousse du Web 2
Cette parenthèse refermée, il est intéressant de bien comprendre pourquoi Apple semble se tenir éloigné des solutions préconisées par ses rivaux. Le Web ne jure que par le "social", et Apple ne va pas dans cette direction ou, pour être plus précis, paraît traiter ce territoire avec légèreté. Apple n’a pas intégré de module dans Siri qui ferait en sorte d’enrichir une expérience personnelle avec les données récoltées ailleurs. Cela arrivera peut-être, et il est certain que SRI, le projet qui a donné naissance à Siri en est tout à fait capable, mais ce n’est pas encore d’actualité. Siri est une cyber personnalité des années 90, pas un enfant de Facebook ou Twitter. Siri est un grand ordinateur, auprès duquel travaillent des milliers de personnes - on est en plein dans War Games, pas dans le bidouillage Web2. Voilà qui en dit long dans la façon qu’Apple a d’envisager le "social". Le contrôle de l’expérience client n’est pas monnayable pour la firme de Cupertino. Le mieux est donc d’avoir le serveur à domicile, bien rangé à côté du bureau pour savoir sur quelles manettes agir ! Les exemples du désintérêt d’Apple pour cette facette du réseau ne manquent pas : Ping, le réseau social d’iTunes a été lancé mollement, serait-on tenté de dire, et Twitter vient tout juste d’arriver dans iOS. Certains auraient raison de dire que là Apple touche à ses limites et que la formidable machine de guerre californienne, capable de renverser Nokia, Motorola et RIM d’un coup, ne sait pas comment faire un réseau 2.0. Ce n’est pas faux, mais il pourrait tout aussi bien y avoir ici une prudence et un désintérêt par manque de recettes. Le chiffre d’affaires de Facebook ou de Twitter est encore loin de celui d’Apple, et même un Google est loin de rivaliser malgré une omniprésence sur le Net, mélangeant 1.0 et 2.0 (avec moins de succès, il est vrai).
Que nous veut Apple avec ce lancement en faux semblant d’un assistant numérique ? Peut-être en finir avec le concept même d’interface, qui devient, si le concept de Siri est poussé à son extrême, pratiquement inutile. L’iPhone, qui l’abrite, serait plus que jamais cette boîte noire, idée géniale, d’un objet qui ne montre plus rien de sa fonction, car il les aura toutes, véritablement, et sans détour. A partir de lui, de cette forme primordiale, ce rectangle, tout devient alors accessible, sans jamais qu’on n’ait besoin de tendre ne fut-ce qu’un doigt. Le monde s’intègre dans cette prothèse évidente et sympathique, Siri, voilà son petit nom.
