Revenus du numérique : la réalité des chiffres sur le téléchargement de musique
Quels revenus les labels indépendants tirent-ils du téléchargement ? Quel est le différentiel avec ce que perçoivent les majors ? Peut-on parler de distorsion de concurrence ? Une gestion collective du téléchargement permettrait-elle de rétablir un certain équilibre ? Autant de questions soulevées par la mission Zelnik, auxquelles les relevés de vente que nous nous sommes procurés nous permettent de répondre.
David El Sayegh, directeur général du SNEP, conteste dans un e-mail qu’il nous a adressé les chiffres publiés dans nos colonnes sur les revenus que les labels indépendants tirent du téléchargement. "Il y a [dans vos chiffres] une confusion entre la part producteur et distributeur numérique, nous explique-t-il. Grosso modo, tout distributeur numérique touche 60 centimes le titre qu’il soit major, indépendant ou agrégateur. Il est exact que la part d’un petit producteur indépendant, la plupart du temps distribué numériquement par un tiers, est minorée par la quote-part dudit distributeur."
Ainsi donc, nous n’avions pas tort de dire qu’un petit label indépendant – et nous tenions nos informations de sources directes – touche dans le meilleur des cas 0,40 € par titre téléchargé, ou plus exactement 0,42 €.
De fait, une plateforme de téléchargement française comme Virginmega ou Fnacmusic reverse en général 0,60 € de royautés sur un titre vendu 0,99 € TTC, sur lesquels l’agrégateur – le distributeur numérique des labels indépendants (IDOL, WMI ou Believe, par exemple) – prélève sa quote-part de 30 %.
C’est ce qui explique notre différence d’appréciation avec David El Sayegh. Une major, qui ne passe par aucun intermédiaire et assure elle-même sa distribution en ligne, touche pour sa part l’intégralité des royautés reversées. "C’est exactement la même chose pour la distribution physique et cela n’a rien avoir avec le fait d’être indé ou major", nous précise le directeur du SNEP.
Disparités
Dans la réalité, les royautés reversées sur la vente d’un titre vendu 0,99 € TTC en téléchargement ne s’élèvent pas toujours à 0,60 €. Des disparités peuvent survenir, avec les plateformes étrangères, notamment, et en fonction du pays depuis lequel le téléchargement est effectué. Ainsi iTunes, par exemple, est la plateforme qui reverse le plus de royautés (0,71 €/titre pour la France), ce qui tient probablement au taux de TVA très inférieur auquel elle est assujettie au Luxembourg, pays dans lequel elle est immatriculée (de l’ordre de 3 %, contre 19,6 % pour Virginmega ou Fnacmusic en France). Une fois l’agrégateur rétribué, le label perçoit donc exactement 0,49 € par titre.
Lorsque le téléchargement s’effectue depuis les États-Unis, le montant de royautés reversé globalement par iTunes tombe en revanche à 0,41 €/titre (0,54 € au Royaume Uni ; 0,44 € au Canada) et la part du label, une fois celle de l’agrégateur prélevée, à 0,29 €/titre (0,38 € au Royaume Uni ; 0,31 € au Canada).
AmazonMP3 est la plateforme de téléchargement à l’unité étrangère qui reverse le montant de royautés le plus bas, soit 0,55 €/titre, cela quel que soit le pays depuis lequel le téléchargement est effectué. Une fois prélevée la part de l’agrégateur, le label perçoit 0,385 € par titre téléchargé.
Vient enfin le cas particulier d’eMusic, qui propose des formules forfaitaires. L’échantillon que nous avons pu analyser est trop réduit (quelques dizaines de lignes de relevé sur 2500, streaming compris) pour nous permettre de déduire un taux de royautés à l’unité en fonction des différentes formules forfaitaires (forcément moins chères) que propose la plateforme. Les montants globaux reversés sont très inférieurs, de 0,13 €/titre à 0,19 €/titre, pour une part label de 0,09 € à 0,13 €.
D’autres variations peuvent encore survenir dans les revenus qu’un label indépendant distribué sur Internet par un agrégateur est susceptible de percevoir du téléchargement à l’unité. Les agrégateurs américains, par exemple, paient parfois les labels français en dollars, et il faut alors tenir compte des effets de change et du coût de ce change, que les banques facturent.
Gestion collective ?
Quelles conclusions en tirer ? D’abord, qu’il n’y a pas à proprement parler de distorsion de concurrence entre les majors et les indés sur le marché du téléchargement. L’option existe d’ailleurs, pour les labels indépendants, de se passer des services d’un agrégateur traditionnel, et d’opter pour un référencement sur les plateformes de téléchargement via des intermédiaires comme Tunecore aux Etats-Unis, Zimbalan en France, et bien d’autres encore, pour un coût forfaitaire par album ou par titre, qui permet de percevoir ensuite la totalité ou presque (90 % dans le cas de Zimbalan) des royautés reversées.
Ensuite, qu’une gestion collective des revenus du téléchargement, comme celle proposée par la mission Zelnik, ne changerait pas grand chose à la donne. Les agrégateurs se verraient menacés dans leur rôle d’intermédiaire, or celui-ci ne se limite pas à la mise à disposition des catalogues, mais s’étend à la promotion et au marketing des labels distribués, ainsi qu’au développement de nombreux outils (reporting, widgets, boutiques de vente directe et sites Web clés en main, etc.) à destination des labels.
Les sociétés de gestion collective, qui se substitueraient à eux dans la relation avec les plateformes de téléchargement, n’ont pas cette vocation, ni les ressources nécessaires. La SPPF, qui regroupe la majorité des labels indépendants français, a bien soutenu et financé en partie la numérisation du catalogue de ses membres il y a quelques années, mais en faisant appel à un prestataire technique extérieur devenu aujourd’hui un agrégateur à part entière (WMI).
Son rôle fut également, dans certains cas, de signer des accords cadre avec les plateformes de téléchargement, afin que chacun de ses membres soit traité sur un pied d’égalité. Mais il n’a pas vraiment vocation à s’étendre au-delà dans ce domaine.
Reste la question de la marge que réalisent les plateformes de téléchargement. Une fois payés la TVA, les droits d’auteur et les frais de transaction bancaire, cette dernière est bien maigre. La question de la viabilité à long terme du modèle économique des pure players de la vente de musique en ligne se pose. Mais c’est aussi une question de volume, et plus ces derniers augmentent, avec toujours des taux de croissance à deux chiffres, moins elle se pose.
En outre, les indépendants seraient les premiers à souffrir d’une baisse générale des taux de royautés reversés.
