Quotidiens sportifs : déjà l’embouteillage
"Le 10 Sport", "Le Foot", en quelques semaines les projets de quotidiens sportifs se sont multipliés, avec un objectif commun, abattre l’hégémonie de "l’Equipe". Au point que la maison mère Amaury s’est lancé dans la course également avec un énième "killer project".
En langage cycliste, on dit que « ça va frotter » (quand les coureurs jouent des coudes pour occuper les meilleures positions en tête du peloton). Mais cette course-là est assez particulière, en tout cas epour la France. Elle concerne les quotidiens sportifs français. Car c’est désormais certain : dès les prochaines semaines, L’Equipe n’occupera plus seule le terrain comme elle le fait depuis de longues années, et notamment depuis qu’il a eu la peau de l’éphémère le Sport, apparu en 1987 sous la houlette Xavier Couture (aujourd’hui patron des contenus chez Orange) et disparu en 1988. En un an, L’Equipe avait alors froidement liquidé ce jeune concurrent pourtant brillant et original, dirigé par Jérôme Bureau (futur directeur de la rédaction de L’Equipe et aujourd’hui de M6).
Cette fois, pour l’omni-quotidien, le défi est d’une autre nature : il est multiple et surtout, il n’intervient pas au meilleur moment. Même s’il reste le quotidien national payant le plus lu, le titre du groupe Amaury traverse une crise aigue depuis plusieurs mois, marqué notamment par une baisse de sa diffusion (-7,80% en 2007, à 323.184 exemplaires, et -1,35% sur les huit premiers mois de 2008, en dépit de l’actualité sportive chargée, de l’Euro de football aux JO de Pékin). Son projet de passage au format tabloïd prévu cette année à été repoussé (et la nouvelle maquette élaborée par Jean Bayle a été remisée au placard).
Le journal a aussi perdu son directeur général (Christophe Chenut), le directeur des rédactions du groupe (Claude Droiussent) et le directeur de la rédaction du quotidien (Michel Dalloni). Pour les remplacer sont arrivés François Morinière, ancien président de CBS Outdoor et nouveau DG, Rémy Dessarts, le nouveau directeur de la rédaction, qui fut entre autres le premier patron du mensuel Capital et a piloté le projet de Bild français. Les accompagne comme directeur adjoint de la rédaction Fabrice Jouhaud, un ancien du service football du journal, dont il était parti en mauvais termes. Tous trois planchent sur une nouvelle formule, consultent, rencontrent des designers. Mais si le passage au format tabloïd est acté, aucune date n’a encore été fixée. L’Equipe est il est vrai un paquebot qu’il n’est pas facile de faire bouger…
Une face cachée qui inquiète
Pour ne rien arranger, un livre fait beaucoup parler de lui au sein du journal : avec « La Face cachée de L’Equipe » (Edition Danger public, en librairie le 9 octobre), David Garcia va peut-être déclencher le genre de tempête qu’avait provoquée en 2003 « La face cachée du Monde » de Pierre Péan et Philippe Cohen. « 552 pages d’investigation sur le quotidien le plus populaire de France », annonce son éditeur. David Garcia, un « excellent enquêteur » selon un de ses anciens rédacteurs en chef, aurait passé près de deux ans à explorer les coulisses d’une institution qui règne en maitresse sur le sport français… Dopage, connivence, copinage : le tableau dressé par Garcia serait sanglant.
L’omnipotence de L’Equipe, même affaiblie, en agace plus d’un dans le sport français et à sa périphérie. Dirigeants, sportifs, et même annonceurs,ils sont nombreux à exprimer en privé – plus rarement en public – leur rancœur vis-à-vis d’un journal qui fait la pluie et le beau temps. C’est donc avec une certaine satisfaction qu’ils ont appris la naissance prochaine de deux concurrents directs, deux alternatives au mammouth. Premier à dégainer, « Le 10 Sport », porté par Michel Moulin, l’ancien patron de Paru-Vendu, et dont Alain Weil (à travers Nextradio et sa holding personnelle) est actionnaire à hauteur de 34%. En kiosques à partir du lundi 3 novembre, ce tabloïd sera vendu 7 jours sur 7 à 50 centimes d’euro (Moulin affirme « ne pas croire au modèle gratuit pour les quotidiens », même si Metro avait tâté le terrain lors de la Coupe du monde 2006 avec la publication de Metro Sport). Une offre tarifaire bien plus lisible que celle de L’Equipe, dont le prix varie de 85 centimes (du mardi au vendredi) à 1,50 euro le samedi (couplé avec le magazine) en passant par 1,20 euro le dimanche et le lundi …
Le 10 Sport, dont la ligne éditoriale telle que ne l’a pas définie Michel Moulin est encore très floue (il a surtout mis en avant ses consultants Daniel Bravo, Luis Fernandez et Fabien Galthié), se consacrera essentiellement au football, s’intéressera un peu au rugby et aux courses hippique et à la marge aux autres sports. Ce 24 pages, dont 20 de rédactionnel, sera réalisée par une équipe restreinte (une vingtaine de journalistes selon son opérateur, contre plus de 200 à L’Equipe) et comptera sur RMC Sport, une agence nouvellement créée qui doit fournir le contenu de 12 pages par jour. Un projet à "quelques millions d’euros", selon Michel Moulin, qui adore les mystères, et dont "l’objectif de vente est à 100 000 exemplaires".
Quelques jours après le coming out de Michel Moulin, Robert Lafont (éditeur de Entreprendre et de l’Essentiel de l’Auto) annonçait lui aussi la sortie le 25 janvier d‘un autre quotidien sportif, celui-ci entièrement consacré au football. Même pagination (un tabloïd de 24 pages), un prix légèrement supérieur (60 centimes), un objectif moindre (60 000 exemplaires), « Le foot » traitera de la L1 et de la L2 et proposera « des enquêtes quotidiennes sur les clubs ». Robert Lafont édite déjà plusieurs mensuels consacrés au ballon rond (le Foot Marseille, le Foot Paris, etc). Tout comme Moulin, il ne se positionne pas en concurrent de L’Equipe, mais en complément. Et les deux patrons de presse de citer les exemples de l’Espagne et de l’Italie où cohabitent plus sieurs quotidiens spécialisés.
La killer answer d’Amaury
Ces deux quotidiens low-cost vont d’abord devoir tenir la comparaison avec L’Equipe, qui conserve de vrais atouts. Mais surtout, ils ont déclenché un réflexe quasi-automatique au sein du groupe Amaury : le « killer project ». En 1994, la perspective du lancement d’InfoMatin l’avait incité à créer Aujourd’hui en France, une version nationale à bas prix du Parisien. Deux ans plus tard, la manoeuvre avait fait son œuvre et Infomatin déposait son bilan. Encore l’an dernier, le groupe avait concocté un projet de quotidien à bas prix destiné à contrer le futur Bild (noms de code Kill-Bild, puis Kenzo) mais n’avait finalement pas eu besoin de mettre en œuvre sa riposte.
Cette année, Amaury ressort son arme de prédilection : il a officialisé le 7 octobre le lancement "dans les prochaines semaines" (on peut parier que ce sera en novembre au plus tard) d’un nouveau quotidien sportif "principalement dédié au football, aux courses hippiques et à quelques grands sports". Vendu 0,50 euros et 7 jours sur 7, il aura un ton « coup de poing » et sera « interactif et ludique », ce qui laisse une grande marge de manœuvre… Pour bien marquer le coup, et montrer sa cible directe, ce journal sera dirigé par l’actuel rédacteur en chef adjoint des sports du Parisien, Karim Nedjari, souvent présent sur les plateaux de télévision et qui avait été approché par Michel Moulin pour diriger Le 10 Sport (même si Michel Moulin affirme que c’est Nedjari qui l’a approché). Dans le groupe Amaury, les rôles ont été répartis : pendant que L’Equipe tente de se réinventer, Le Parisien lance son commando à l’assaut des nouveaux venus.
La guerre sera en tout cas sanglante. En attendant celle des kiosques, celle des mots est déjà commencée. Michel Moulin a attaqué le premier : s’il estime ce foisonnement de projets « fantastique pour le lecteur car ce sera lui le grand gagnant", il trouve « dramatique qu’ils sortent un produit comme celui-là. Cela veut dire qu’ils ont grugé les Français pendant des années en les privant d’un journal à un prix abordable". L’éphémère conseiller sportif du PSG affirme que "le groupe Amaury veut me tuer rapidement". En la matière, lui-même ne manque pas d’entrainement.
Reste une question cruciale : quelle peut être la place d’un – ou plusieurs – quotidiens sportifs dans le paysage de la actualité sportive aujourd’hui ? A l’heure où l’information sportive brute – et immédiate - passe avant tout par Internet (en témoigne l’audience des site s spécialisées, à commencer par celui de L’Equipe), où son décryptage par les consultants est pratiqué à haute dose à la télévision et à la radio, on se demande ce qui peut rester à la presse papier. L’interview, l’enquête, le traitement magazine, répondent certains. Tous exercices qui réclament une ligne éditoriale claire et des journalistes pour l’appliquer. Dans cette presse-là aussi, il va falloir muscler son jeu…
- Clefs
- A. weill Amaury l’Equipe presse X. couture
