Querelle au sommet des écoles de journalisme américaines
Depuis son arrivée il y a 2 ans et demi, une nouvelle école de journalisme sème le trouble à New York et dérange la vieille rivalité qui opposait Columbia University, à Harlem et New York University, downtown. CUNY Graduate School of Journalism, le seul master de journalisme public des Etats-Unis est en train de créer un nouveau modèle de formation en journalisme -et vient en plus de conclure un partenariat avec le CELSA.
« On a eu de la chance, » résume le doyen de l’école, Steve Shepard. Mais pas seulement. L’ouverture en 2006 de l’école de journalisme de CUNY (City University of New York) correspond à une phase de transition pour les écoles de journalisme aux Etats-Unis, forcées d’ajuster leurs cursus à la demande croissante en nouveaux médias. L’innovation dans la formation en journalisme est donc venue d’un outsider : la petite école a fait ses preuves et s’est engouffrée dans le filon du journalisme ethnique (qui se porte d’ailleurs mieux que le reste de la presse écrite) et des nouveaux médias. Elle a rapidement fait son trou, grâce, notamment, à des personnalités bien connectées comme Jeff Jarvis, bloggeur et gourou de BuzzMachine.
La petite école qui monte
Avec une dizaine de professeurs, une cinquantaine d’intervenants et environ 60 élèves par année, la Graduate School of Journalism de CUNY a démontré qu’il était possible, avec peu de ressources, d’accroître sa visibilité et d’être compétitif face à des poids lourds coûteux et installés, comme Columbia University. Premier coup porté à l’édifice solide de sa rivale de Harlem : CUNY s’est récemment associée au New York Times pour lancer blog de quartier, « The Local ». Cette décision a pris de cours Columbia, partenaire historique du quotidien new-yorkais. « C’était un coup d’éclat pour nous, je suis ravi d’entrer dans le jeu à un si haut niveau, » déclare le doyen. « Après tout, nous sommes en compétition avec les meilleures écoles du pays. » Enfin, il y a quelques jours, Jeff Jarvis, l’auteur de What would Google do ? et l’un des premiers professeurs engagés par CUNY a annoncé sur son blog BuzzMachine que l’école renonçait à la division obligatoire des filières (écrit, télévision, web), qui n’avait plus lieu d’être aujourd’hui. Shepard acquiesce,“on va vers plus de convergence.”
Une formation au multimédia obligatoire
L’école de journalisme aux Etats-Unis représente traditionnellement un investissement financier très lourd. La Graduate School of Journalism de CUNY propose à ses étudiants des frais de scolarité bien moindres (environ 7000 dollars l’année) que dans les universités privées. Le cursus en 3 semestres comprend un stage payé l’été (l’école compense, au besoin, à mesure d’au moins 3000 dollars pour 8 semaines). Installée dans l’ancien QG du Herald Tribune à New York, on y trouve une grande salle de rédaction avec du wifi et un Mac pour tout le monde.
En deux promos, l’école est devenue la success story de l’année. « On a ouvert au bon moment, avec, en tête, un journalisme multiplateforme, un cursus qui comprend l’interactivité, du blogging, du podcasting etc .. », analyse Steve Shepard. La spécificité de l’école est surtout d’avoir rendue obligatoire pour tous les étudiants une formation multimédia, quelle que soit leur spécialité : "aujourd’hui il est très difficile d’être embauché sans des compétences multimédia".
Avec la crise, les inscriptions à CUNY, comme à Columbia, sont en hausse de 50% : « les gens retournent à l’école, beaucoup souhaitent se former aux nouveaux médias. » Pour toucher à l’international, l’école vient également de conclure un partenariat avec le CELSA, à Paris. Au programme également, la création d’un laboratoire de recherche sur les médias, le Center for Journalistic Innovation, financé grâce à une subvention de 3 millions de dollars de la Tow Foundation.
Mises à part quelques facs d’élite comme Northwestern University, c’est New York qui connaît aux Etats-Unis la plus forte concentration de formations en journalisme, la presse cultivant un vaste réseau parmi les étudiants de la ville. Jusqu’ici le challenger restait New York University, qui accueille plusieurs sommités du web comme le bloggeur Jay Rosen (de PressThink). Ou encore Adam Penenberg (qui a révélé à la presse le plagiaire Stephen Glass en 1998) avec son cours de reportage multimédia sobrement intitulé « Guerilla News ».
Les Masters de journalisme les plus prestigieux restent dominés par Columbia University et son cursus professionnel en 10 mois. Bastion historique, l’université offre même aujourd’hui un double diplôme de journalisme avec Sciences-Po. Un monopole contesté néanmoins : la formation multimédia n’y était jusqu’ici pas obligatoire. Columbia s’est donc faite couper l’herbe sous le pied par CUNY. New York Magazine résume ainsi la « crise existentielle » que traverse la vieille école de journalisme : « sa capacité à former les élèves à la presse écrite est obsolète ». Son directeur Bill Grueskin, un ancien de WallStreetJournal.com, a dû annoncer un nouveau programme qui sera mis en place à partir du mois d’Août après que l’un de ses professeurs ai déclaré à ses étudiants « fuck new media ».
Au delà du débat récurrent sur le formatage de ces écoles et sur leur utilité, ces formations professionnelles se voient en tout cas obligées à un certain nombre d’ajustements pour épouser les changements que traverse actuellement la presse et, si possible, les anticiper -leur survie en dépend.
