Quand les médias s’immiscent dans le cours de la justice
Quand les médias s’immiscent dans le cours de la justice. A l’heure où les affaires s’instruisent de plus en plus souvent dans les médias, Patricia Chapelotte pose les limites de la communication. Patricia Chapelotte, patronne de l’agence Albertine & Média, ancienne conseillère du garde des Sceaux Dominique Perben, est à la croisée des chemins entre la communication et le monde judiciaire. Elle qui a conseillé Jérôme Kerviel, le trader le plus célèbre de France, décrypte le traitement des affaires dans les médias.
ElectronLibre : Peut-on réellement changer l’image d’une personnalité mise en cause dans une affaire judiciaire ?
Patricia Chapelotte : Oui, c’est possible. S’il s’agit d’une personne publique, déjà connue, on peut corriger à la marge son image, bonne ou mauvaise. Quand on prend l’exemple de Jérôme Kerviel, on partait sur une image un peu neutre. C’était un inconnu sorti de l’ombre pour être exposé aux yeux du monde entier.
Il était susceptible de devenir soit l’ennemi public numéro 1, soit la victime d’un système qui le dépassait. Dans son cas, il était important qu’on ne tombe pas dans les fantasmes. La première chose qu’on a vue de lui, c’était la photo d’un badge électronique. Il fallait donner aux médias très rapidement d’autres images. Il fallait gérer le “ on ” et le “ off ”. Il n’a rien dit au tout début, mais on a parlé de lui partout, tout le temps.
EL : Comment avez-vous fait ?
PC : Ce que nous avons fait était un travail de fond avec les journalistes pour leur expliquer les enjeux du dossier, les points techniques et l’envers du décor. Mais dans tous les cas, on ne peut pas changer ce qu’est vraiment la personne. On ne peut pas packager une réalité : les journalistes et l’opinion publique comprennent vite quand les choses sont truquées. Kerviel ne collait pas à l’image du trader flamboyant sortant dans des lieux huppés avec des mannequins. C’était un garçon simple, c’était le petit gars de Pont-l’Abbé avec une maman coiffeuse. Il fallait le montrer aussi comme ça.
EL : Est-ce que le traitement médiatique d’une affaire a une influence sur la décision des juges ?
PC : Oui. Les magistrats ont Le Monde à midi sur leur bureau avant l’ouverture de l’audience de 14 heures. Ils ont des liens avec les médias et savent que la répercussion de leurs décisions dans l’opinion est importante. Donc, le débat médiatique influe sur le débat judiciaire et il faut le gérer prudemment. Le cas Kerviel est exemplaire. Quand il a décidé avec son avocat Olivier Metzner de sortir son livre, en mai, avant le procès de juin, pour raconter sa part de vérité, c’était une erreur de communication. Les juges se sont sentis dépossédés du procès et il devenait difficile de sortir d’une communication a minima. Après avoir préservé pendant des semaines l’image de Kerviel, tout s’est emballé dans l’agitation médiatique et chez les magistrats.
EL : Comment l’ont-ils pris ?
PC : Mal... ça ne passait pas. La stratégie de communication a été confondue avec la stratégie de défense. Tout ayant été raconté dans le bouquin, il n’y avait plus rien à dire à l’audience et la Société Générale a pu retourner l’opinion publique à son avantage. Au final, les magistrats ont reproché à Kerviel d’être plus loquace sur les plateaux de télé que dans la salle d’audience.
D’ailleurs, quand le délibéré tombe en octobre, le président du Tribunal remet en cause la communication de Kerviel, sa façon de privilégier les médias au détriment de la justice.
EL : Les internautes qui réagissent en temps réel, c’est perturbant ?
PC : Bien sûr. Avant, c’était la dépêche d’agence qui faisait l’info. Maintenant, ce sont les messages en bandeau en bas de l’écran de télé, les chaînes d’info en continu et les commentaires sur les réseaux sociaux. Dans la seconde où une phrase a été dite, des milliers de commentaires sont postés sur Facebook ou Twitter. S’il y a dérapage, il est démultiplié. Mais pour autant, cette immédiateté fait aussi qu’une petite phrase chasse rapidement l’autre et on oublie la première à très grande vitesse. On peut toujours essayer de dire des choses directement aux gens grâce au Net, mais les médias restent nos interlocuteurs privilégiés car ils donnent le ton de l’information et qu’ils la certifient. C’est beaucoup plus impactant.
Un discours où tout est calculé
EL : Beaucoup ont cru que vous aviez conseillé Tristane Banon. Pourquoi ?
PC : J’ai pris une position personnelle en devenant amie avec elle sur Facebook et je lui ai envoyé un message de sympathie le samedi matin de la manifestation du 24 septembre. Cela a très vite été traduit par “ Patricia Chapelotte, ancienne conseillère de Michèle Alliot-Marie (alors que c’était de Dominique Perben…) est devenue conseillère de Tristane Banon. Donc, l’UMP est en embuscade”. J’ai aussitôt appelé lepoint.fr pour leur expliquer les choses - au moins pour Perben - mais surtout pour dire qu’il n’y avait aucune relation professionnelle entre Tristane Banon et moi… Un peu pour rien : l’info était reprise partout et j’ai même reçu des messages pour me féliciter d’avoir assuré la communication de Tristane Banon.
EL : Comment aviez-vous trouvé Dominique Strauss-Kahn au 20 heures de TF1 ?
PC : Avant de parler aux médias, il est toujours important de se poser pour faire le tour de ce qu’on peut dire ou non, des conséquences que les mots peuvent avoir. Mais de là à faire un discours où tout est calculé, les mots, les battements de paupière et même la position des mains, ça, ce n’est pas bien. Quand on regarde les décryptages de la prestation de DSK, la superposition de l’interview de Clinton et la sienne, les mots similaires et les postures identiques, ça sonnait faux et ça n’a trompé personne.
EL : Vous auriez pu assurer sa communication ?
PC : J’avais lancé sur Facebook l’appel au boycott du 20 heures de TF1 avec DSK. J’ai trouvé inadmissible qu’on lui accorde 20 minutes. Jamais je n’aurais accepté de conseiller DSK et ce n’est pas une question politique. En l’occurrence, cette histoire touche a des valeurs qui ne me correspondent pas. Sa stratégie de com était très mauvaise, arrogante, agressive. Il a géré son retour en France comme celui d’un médaillé olympique. C’était indécent.
EL Que lui auriez-vous recommandé ?
PC : De rester très discret et d’envoyer un communiqué aux médias pour dire que cette affaire était de l’ordre du privé, qu’il se devait de donner une explication aux Français, mais pas en pleine primaire. C’était contre-productif. Il fallait laisser ses amis socialistes faire leur campagne. Ses communicants l’ont marketté à un point très caricatural.
Retrouvez cette interview sur le site de La Nouvelle République.
