Affaire Eolas vs Mixbeat : quand les blogueurs font le ménage
La divulgation de l’identité et des coordonnées de Maître Eolas sur Twitter par Carl Zéphir, alias Mixbeat, illustre une tendance qui pourrit la blogosphère : le buzz alimentaire.
Tout le monde connaît Maître Eolas. Son blog et son compte Twitter, avec ses quelque 27 000 abonnés, font partie de ces lieux hyperfréquentés du Web français. Réputé au point d’être invité à l’Elysée par Nicolas Sarkozy, ce blogueur a fait les frais de l’envie de buzzer d’un autre, Carl Zephir, alias Carl de Canada sur son site. Inutile de vous mettre le lien vers son compte Twitter : il a été suspendu après qu’il a révélé, en fin de semaine dernière, l’identité de Maître Eolas.
Comme le raconte très bien la juriste Tris Acatrinei sur son blog, dans un premier billet puis un second, Carl Zéphir a réussi à se faire détester en un seul tweet par toute la "twittosphère" !
Mais, plus grave, il a surtout commis une faute, explique Tris Acatrinei, « au regard du droit civil, parce que maître Eolas a toujours fait très attention à ne pas dévoiler sa vie privée et ses coordonnées et à mon avis pour une raison évidente : dans la déontologie des avocats, il y a une partie du serment qui dit qu’on ne doit pas racoler les clients. Un avocat qui ferait de la pub pour son cabinet peut être sanctionné par le Conseil national du barreau. Ce sont des sanctions qui peuvent être lourdes. Par ailleurs, s’il a une famille, il peut aussi avoir envie de la protéger. »
Il y a donc un préjudice moral et aussi professionnel, insiste-t-elle, « car cela peut avoir des conséquences sur son activité si le Conseil de discipline de l’Ordre estime que Maître Eolas a une responsabilité dans cette divulgation ». Cela dit, si le conseil lui inflige des sanctions disciplinaires, « Maître Eolas pourra se retourner contre Carl Zéphir, intenter une action récursoire, demander des dommages et intérêts sur le fondement du préjudice moral et d’un préjudice professionnel ». Une telle action permettrait à Maître Eolas d’obtenir réparation au civil de son préjudice personnel et se distingue d’une potentielle action au pénal pour non-respect de la vie privée, qui peut mener à une amende et à une peine de prison d’un an maximum.
Blog de Mitterrand
Certes, il y a des précédents de révélation de l’identité de blogueurs anonymes.
On se souvient de l’affaire du journal de François Mitterrand en 2007, ou plus récemment du compte Twitter de Solférinien. Cela dit, il ne s’agissait que de parodies. Ici, c’est un avocat en exercice.
Est-ce uniquement parce qu’il a été reporté comme "spam" auprès de Twitter que le compte de Carl Zéphir a été suspendu ? Pas certain qu’il n’y ait que cela. En tout cas, Carl Zéphir a transgressé une règle de Twitter sur la confidentialité et il n’est pas exclu que ce soit le motif qui explique la durée de sa suspension - qui est normalement courte, entre 24 heures et 48 heures, mais que Twitter a visiblement décidé de prolonger pour des raisons qui restent mystérieuses. Maintenant, est-ce que cette affaire connaîtra des suites judiciaires ? C’est à Maître Eolas lui-même d’en décider.
La procédure est assez simple, explique Tris Acatrinei : « Il suffit de saisir le procureur de la République. L’infraction, le fait délictueux, il est là et le procureur est obligé de mener une enquête, et sur ces questions de vie privée, les juges français font très attention, ils analysent très concrètement les faits ».
Reste une question : pourquoi Carl Zéphir s’est-il amusé à jouer ce jeu ?
Pour Tris Acatrinei, « Carl Zéphir a voulu profiter de la notoriété de cet avocat pour faire parler de lui. La démarche est évidemment intéressée et connue : se greffer sur quelqu’un qui a une plus large notoriété pour soi-même faire son beurre. C’est de l’opportunisme. Derrière, on sait très bien qu’un site internet ou un blog qui génère beaucoup de lecteurs va générer des revenus. Il y a des agences qui sont spécialisées là-dedans. Il existe aujourd’hui des blogueurs qui ne vivent quasiment que de ça ».
Tout à l’égo
Ce grand ménage des blogueurs les renvoie aussi face à leur propre miroir, chacun devant son égo. Une pratique qu’ils affectionnent tout particulièrement. A tel point qu’il n’est pas interdit de penser que les deux protagonistes de cette triste histoire se rejoignent, comme les deux faces d’une même médaille. Maître Eolas devait nécessairement s’attendre, en s’exposant sur la Toile mieux que quiconque, à faire des jaloux - y compris chez ses pairs - et Carl Zéphir, en violant le respect de l’anonymat, à se faire lyncher - y compris pas son propre public. Heureusement pour ces deux-là, l’éphémère étant la règle sur le réseau, dans quelques jours, il n’en restera pas grand chose, si ce n’est une trace diffuse dans la mémoire de ceux qui tiennent la chronique de ce petit univers, où un "buzz" en chasse un autre ; car l’important n’est pas ce que l’on peut en dire, mais ce que tous les membres du réseau commentent dans l’instant. C’est la règle de l’égo sur l’Internet, donner à manger aux autres, et vice-versa. Pour un peu, les défenseurs de Maître Eolas devraient remercier son bourreau !
