Pour une juste réhabilitation du modèle "Messier"
Jean-Marie Messier était un visionnaire. Une sorte d’empereur des médias. Celui qui, avec quelques autres, avait compris les temps à venir. Il avait cependant deux défauts rédhibitoires : il n’avait aucun sens ni goût pour la politique, et il était français.
Cela va passer pratiquement inaperçu de ce côté-ci de l’Atlantique, mais Vivendi vient d’accepter de se retirer définitivement de l’audiovisuel aux Etats-Unis. En cédant les 20% détenus dans NBC Universal pour 5,8 milliards de dollars, qui seront certainement investis dans les télécoms d’un pays émergent, Jean-Bernard Lévy, le patron du groupe de communication français, enterre par la même occasion la vision originelle, celle qui donna naissance à Vivendi. Bien sûr, il n’est pas dit que, cette étape accomplie, Vivendi réussisse à maintenir sa position dans les télécommunications, mais cela ne sera plus pour devenir ce champion français à l’international, celui qui était appelé de ses voeux par le président Nicolas Sarkozy, lors de son discours sur le numérique.
Car, ce grand rêve de constituer un groupe capable de rivaliser avec les conglomérats anglo-saxons, News Corp, Time Warner ou Disney en tête pour ce qui est de l’influence économique, mais surtout culturelle, n’est plus dans le camp de Vivendi. Tout juste peut-on, aujourd’hui, prêter à Stéphane Richard, le nouveau directeur de France Télécom, le projet d’aller sur ce terrain où la concurrence est acharnée et la France un nain par l’influence et l’importance.
Vivendi et la Terre
Revenons 10 ans en arrière. Jean-Marie Messier avait souhaité faire de la vieillissante Générale des Eaux, peu reconnue jusque là pour ses innovations technologiques ou le dynamisme de son management, un groupe intégré de la communication. De la pellicule à l’écran dans les foyers du monde entier, tout devait être Vivendi. "Il y a là l’eau, le feu, le computer, Vivendi et la Terre. On doit pouvoir s’épanouir à tout envoyer enfin en l’air", chantait Bertrand Cantat avec le groupe Noir Désir, une signature Universal Music !
Pour mener à bien son entreprise, ce nouveau Napoléon qui avait biberonné aux mamelles de la hautes finance chez Lazard, avait une vision du monde à la manière d’un immense Lego. Les éléments étaient là, disparates, accessibles, mais dispersés ; il lui revenait alors le rôle de fabriquer par un savant jeu de rapprochement, d’emboitement, le futur. Rien que ça... Pour l’aider dans cette tâche littéralement colossale, il avait besoin de techniciens hors pairs. Guillaume Hannezo, le directeur financier du groupe était de ceux-là. Il sut définir les flux d’argent, monter les "deals", les rapprochements, les liquidations, et fit face à la tourmente avec son patron, alors même que les modèles qu’ils avaient inventés se révélaient ineptes. Car, au final, ce que l’on retiendra certainement de cette période, c’est la gabegie financière, la dette colossale engrangée en quelques années, et la fin d’une époque, celle de la première bulle financière. Mais on aura tort.
L’intérêt de Vivendi était tout entier politique. Et c’est ce dessein que Comcast vise aujourd’hui, avec malheureusement d’autres intentions.
A l’époque, Jean-Marie Messier, bien piètre politique d’ailleurs, et c’est là sa plus grosse erreur, avait écrit assez maladroitement une tribune publiée dans Le Monde. Il y exposait son programme, et sa volonté de bâtir un pont par-dessus l’Atlantique, afin de rapprocher deux cultures, deux industries, américaines et européennes. Dans le même élan, certainement ivre de son propre raisonnement, il envoyait balader l’"exception culturelle française", ce que le monde artistique, mais aussi politique, ne lui pardonna pas. La lame de fond qui l’emporta fut terrible, on le sait, menée par les barons du CAC 40, qui rêvaient depuis longtemps de faire taire le freluquet. Triste réflexe de caste...
Deuxième marché
Ainsi, depuis, Vivendi est revenu à un niveau plus modeste, tandis que de l’autre côté, Comcast devient un monstre de l’"entertainment", avec à sa botte les créateurs et un parc d’abonnés immense, dans lequel puiser la force d’acquérir encore d’autres contenus. Comcast est le premier modèle d’un genre nouveau, qui fut rêvé au début des années 2000, et qui trouve aujourd’hui sa justification économique. Le haut-débit permet de s’assurer la fidélité d’un abonné suffisamment longtemps pour investir dans les contenus, et inversement, ces contenus, aujourd’hui en passe de s’adapter aux nouvelles consommations virtuelles, permettent d’attirer plus de clients. L’exclusivité de leur distribution a une valeur certaine dans un modèle d’intégration verticale. Et il est à craindre que la guerre se jouant à un niveau mondial, la France, et le reste des pays européens d’ailleurs, soient considérés encore longtemps comme un second marché par le calendrier comme par les investissements.
Les Etats-Unis sont d’ores et déjà entrés dans l’ère de la culture numérique. L’Europe ne l’est pas encore. Avec ce biais, terrible, pour tout le monde : l’Europe n’étant pas servie, elle ne peut être qu’un terrain favorable à la piraterie de toutes les créations, et donc à une plus grande mise en oeuvre de politiques répressives, aussi absurdes qu’inefficaces.
Bref, aujourd’hui, la seule solution face à ce rouleau compresseur semble être dans la mise en place d’un concurrent capable d’associer les milliards de l’abonnement aux tuyaux aux centaines de millions de la création. Qui a dit Orange ?
