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Petits ratages de l’information à flux tendu

Le 03 Décembre 2009 dans Web 1,2,3 par Philippe Astor

L’addiction aux flux d’information en temps réel dans lesquels permet de s’immerger Twitter peut être la source de bien des confusions. Elle ne laisse pas toujours de place à la mémoire, à la distanciation ou au recul. Récit de petits ratages de l’information à flux tendu, qui devraient amener les journalistes à faire preuve de la plus extrême vigilance.

L’autocritique étant un exercice salutaire, je m’y livre volontiers ici. En tant que journaliste professionnel, Twitter est devenu aujourd’hui ma principale source d’information dans la veille quotidienne que je mène à l’international sur l’actualité du business de la musique. L’outil est venu détroner mes agrégats de flux RSS sur Netvibes, auquels je ne me réfère plus que ponctuellement désormais, dans un souci d’exhaustivité.

Comparativement, les listes de diffusion spécialisées auxquelles je suis abonné depuis des années (l’excellente Pholist, par exemple, qui n’est pas publique) ou Google News ne me sont plus d’une très grande utilité ; sinon, dans le cas de la Pholist, pour ce qui est de prendre connaissance des commentaires de l’actualité que font de nombreux insiders triés sur le volet.

Google News, en l’occurence, ne me sert plus qu’à accéder à l’intégralité des articles du Financial Times ou du Wall Street Journal dont le contenu est réservé aux abonnés, ce qui enrage d’ailleurs Rupert Murdoch. Il y a des lustres que je n’ai pas consulté, par exemple, les alertes Google que j’ai programmées et que je reçois sur un compte Gmail totalement laissé à l’abandon à l’heure qu’il est.

D’incessantes sollicitations

Je baigne donc au quotidien, grâce à Twitter, dans les flux d’information en temps réel, ou plutôt dans ce que j’appellerai "l’information à flux tendu". Un flux tendu dont le principal inconvénient est de ne laisser aucun répi à celui qui s’y soumet, à cause des incessantes sollicitations au quotidien qui le caractérisent. Difficile de s’en extraire, sinon par un effort considérable de la volonté.

Or la volonté de repousser le plus tard possible la première cigarette de la journée n’est jamais aussi forte que le soir au moment de se coucher, ni aussi peu déterminée que le matin, quand survient le désir de la fumer. Me brancher sur les flux d’information en temps réel est devenu pour moi une drogue du même acabit. Et plus je tente de me raisonner, plus j’éprouve de difficultés à m’en extraire.

Un des travers de cette addiction, c’est qu’on ne prend pas non plus toujours le temps du recul nécessaire à la digestion des informations dont on est bombardé au quotidien. Je n’étais d’ailleurs pas peu fier d’être parvenu à déjouer ce travers il y a peu, lorsque toute la presse internationale a repris en coeur et commenté des résultats annuels de la maison de disques EMI, sur lesquels le vénérable quotidien anglais The Telegraph, premier organe de presse à être tombé dans le panneau, prétendait avoir mis la main.

J’ai encore, c’est heureux, quelques vieux réflexes de journaliste, comme celui d’aller systématiquement consulter en matière de résultats financiers, avant d’écrire quoique ce soit, les documents officiels fournis par les entreprises à leurs actionnaires ou ceux qu’elles communiquent aux autorités financières. Or je n’ai rien trouvé de tel sur le site Web corporate d’EMI ce jour là, ce qui m’a amené à me questionner.

Retweeter sans vérifier

En règle générale, j’ai pour habitude de traiter assez rapidement ce genre d’information, ne serait-ce que par la rédaction d’un brève. Mais n’ayant pu dénicher la source originelle assez rapidement – c’est à dire dans les minutes qui ont suivi, à l’échelle de temps de twitter – j’ai décidé de remettre ce traitement à plus tard, soucieux que j’étais de ne pas m’en remettre au seul article du Telegraph qui, sans que je n’ai vraiment identifié pourquoi, ne m’inspirait pas la plus grande confiance.

Bien plus tard, une fois lassé d’un flux tendu informationnel qui à une heure avancée de ma journée de travail ne provoquait plus en moi que de faibles montées d’adrénaline, j’ai pris le temps de revenir sur le sujet. Le rapide survol d’une de mes listes Twitter me permit alors de constater l’écho rencontré par l’article du Telegraph, que de nombreuses sources avaient repris et commenté. Bien que plombé par ses dettes, EMI avait réalisé un bel exercice 2008-2009 en terme de ventes, sur lequel il était à n’en plus douter opportun de s’attarder, quitte à ne pas pouvoir se reposer sur des documents financiers officiels.

Il ne m’a fallu en tout et pour tout que quelques minutes pour rédiger ma brève et la poster sur le site d’Electronlibre.info. J’eus alors un autre réflexe salutaire : celui de rechercher dans nos archives des références à intégrer à ma brève, sous forme de liens hypertextes, aux dernières informations que nous avions publiées sur EMI. Et quelle ne fut pas ma surprise de tomber sur une brève relatant les mêmes résultats d’EMI pour l’exercice 2008-2009 publiée... six mois plus tôt.

Autant dire que la date de péremption de l’information publiée le matin même par The Telegraph et relayée un peu partout sur le Web ou via Twitter était largement dépassée, ce qui n’a pas empêché toutes sortes d’organes de presse en ligne de la reprendre tout au long de la journée, sans plus de vérifications, et de la commenter à qui mieux mieux. J’ai donc effacé illico la brève que je venais de poster, pas peu fier d’avoir déjoué le piège que l’immersion dans les flux tendus informationnels de Twitter m’avait tendu.

De la nécessité d’une plus grande vigilance

J’avoue avoir eu à ce moment là la tentation d’écrire un petit billet pour relater l’affaire et pointer du doigt les travers d’un traitement en temps réel de l’information qui ne laisse aucune place au recul ni à la mémoire ; ou encore les risques du « retweet » systématique des passeurs de liens compulsionnels que nous sommes parfois devenus, sans même avoir lu dans leur intégralité, bien souvent, les articles véhiculés, et encore moins pris le temps de vérifier les informations qu’ils contiennent.

Ce recul, j’ai eu récemment le bonne idée de le prendre sur une information « retweetée » dans tous les sens à propos des faibles revenus générés par le service de streaming Spotify pour une artiste du Top 50 comme Lady Gaga. On pouvait tous se laisser convaincre, sans chercher plus loin, que les services d’écoute de musique à la demande ne rapportent rien, pas même aux artistes les plus connus et les plus écoutés sur ces plateformes par le public. Ce qui était, je pense l’avoir démontré, une contre-vérité.

Je n’ai pas eu le même réflexe salutaire plus récemment lorsque, réagissant à un tweet sur le dernier Digital Music Report 2009 de l’IFPI (Fédération internationale de l’industrie du disque), qui soit disant venait d’être publié, j’ai écrit et posté dans la foulée une brève sur les chiffres clés qu’il renfermait. Que ces chiffres portent sur l’année 2008 ne m’a pas plus inquiété (ils auraient difficilement pu porter sur l’année 2009 qui n’est pas terminée). Que leur publication intervienne si tard aurait dû en revanche m’alerter.

Or ce rapport a été publié (comme c’est le cas tous les ans, ce dont j’aurais dû me souvenir) à l’occasion du dernier Midem, c’est à dire au mois de janvier dernier. Ce qu’une bonne âme moins aveuglée que moi par les flux tendus informationnels a eu la gentillesse de me faire remarquer.

Ce petit ratage ne prête pas beaucoup à conséquence, il faut bien le reconnaître. Pas plus que la re-publication, par des relais bien intentionnés, des résultats annuels d’EMI six mois après, comme s’il s’agissait d’une information toute fraîche. C’est plus génant dans le cas de Spotify et Lady Gaga, dans la mesure où cette fausse information était susceptible de renforcer encore plus la défiance à l’égard de nouveaux acteurs du marché de la musique qui constituent peut-être ses futurs chevaliers blancs.

Mais dans d’autres domaines et en d’autres circonstances, de tels travers liés à la multiplication des flux d’information en temps réel, souvent abondés par des bonnes volontés dont le traitement de l’information n’est pas le métier et sans qu’aucun filtre digne de confiance n’intervienne le plus souvent, pourraient avoir de lourdes conséquences. Ce qui ne peut qu’inviter les journalistes à faire preuve d’une bien plus grande vigilance, que ne favorise pas, il faut bien le reconnaître aussi, les nouvelles conditions d’exercice de leur métier. Le "journalisme de liens", en particulier, dont on vante tant les mérites aujourd’hui, est directement concerné.

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2 Commentaires

  1. ldupin le 4 décembre 2009

    Très bonne analyse du métier et de son évolution, comme toujours avec toi Philippe ;-) Mon sentiment profond ? (et je me rentre dans l’analyse) C’est que nous sommes tous dans une situation de schizophrénie grave concernant Twitter et autres outils du genre. Nous le sur-utilisons tout en ayant mal aux fesses de le faire, tout en percevant les limites de l’exercice.

    D’où mon tweet (et voilà justement !) publié après avoir lu ta note : "Bon allez, on dit que journaliste, c’est être toute la journée sur Twitter, pis éventuellement avoir 1 blog, pis maybe écrire un papier. Ok ?"

    Nous sommes dans cet état là : de moins en moins de temps de cerveau disponible pour prendre le temps de réfléchir et écrire, de plus en plus de vélocité, de moins en moins de jobs "en dur" pour exercer ce journalisme... Sommes-nous tous condamnés à devenir des télé-travailleurs du crépitement frénétique ?



  2. Asse42 le 4 décembre 2009

    Je peux te dire que ce que tu vis dans ton domaine particulier, se retrouve dans un domaine encore plus fondamental pour la société humaine : la politique.En balançant des informations qui sont ensuite reprises en boucles dans tous les supports médiatiques, on fabrique des rumeurs, des buzz qui sont parfois incroyables mais difficiles à démonter. Quand c’est parti...

    Un exemple ? Accuser une personnalité politique de louer la justice chinoise par exemple. Info lancée par une journaliste de l’Express. Info reprise ensuite sur tous les médias avec un titre bien provocateur pour provoquer l’indignation nationale ou à tout le moins l’idée d’une bourde gigantesque. Alors que bien évidemment cette rumeurs est fausse.

    Et quand ce genre d’infos se multiplient dans une campagne, il est plus facile de discréditer son adversaire. D’autant que de l’autre côté le "Retwitter" se fait beaucoup moins facilement.

    A bon entendeur ;-)



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