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Patrick Waelbroeck : "la loi Internet et Création risque de renforcer le star system"

Le 10 Mai 2009 dans Peer2peer par Emmanuel Torregano

A quelques jours d’un vote que l’on attend comme unanime de la part des députés de la majorité, le débat sur la loi "Création et Internet" n’a pas avancé d’un iota. Le contexte est lourd, voire pesant dans le camp des pro comme des anti-Hadopi. La parole d’un expert n’est jamais de trop pour éclairer les enjeux d’une loi vivement contestée. Patrick Waelbroeck est professeur à Télécom Paris (ENST), et il s’est penché tout spécialement sur les questions de piraterie numérique.

ElectronLibre : Quel est le réel impact du P2P sur le marché du disque, et plus loin sur la croissance des offres légales en ligne ?- Patrick Waelbroeck : Il est difficile de déterminer l’impact du P2P sur les ventes de musique préenregistrée car il existe d’autres facteurs qui influencent le marché aujourd’hui. Premièrement, ce marché est en baisse structurelle pour deux raisons. Le support CD est en fin de vie. Les gens ont acheté des CD pour reconstruire leurs bibliothèque en numérique. Ce processus ne se reproduira pas pour les fichiers numériques, car les gens qui ont acheté des CD peuvent les convertir eux-mêmes en fichiers. Deuxièmement, les loisirs numériques et jeux vidéo constituent de nouvelles formes de loisirs qui concurrencent la musique et qui la surpasseront dans 5 à 10 ans. Par ailleurs, beaucoup de gens qui téléchargent ont une disponibilité à payer très faible pour la musique pré-enregistrée et n’achèteront pas plus de CD si l’on renforce la protection et la répression par la loi Hadopi. Le marché de la musique en ligne est limité par plusieurs facteurs : incompatibilité des formats, nécessité d’utiliser Internet à haut-débit, paiement par carte de crédit en ligne. Le marché potentiel est donc faible lorsque l’on sait que la moitié des Français ne se connectent pas à Internet de manière régulière et qu’une autre moitié ne fait pas confiance aux paiements en ligne.

EL Pourquoi n’existe-t-il pas a priori d’études de référence sur le sujet ?- PW : Il est toujours très difficile d’étudier les comportements illicites tels que le téléchargement illégal de fichiers. Les deux études que j’ai menées sur le sujet sont considérées comme des références. Dans la première étude, j’ai montré que le téléchargement illégal pouvait être responsable de 7% de la baisse des ventes. Mais c’était au début du téléchargement, au pic de notoriété de Napster. L’effet est sans doute plus faible à l’heure actuelle car le nombre de personnes qui téléchargent de manière quotidienne reste constant depuis plusieurs années. Dans la seconde étude, nous avons identifié deux types d’utilisateurs de réseaux de partage : les pirates et les explorateurs. Les premiers cherchent à se constituer une bibliothèque numérique à faible coût, alors que les seconds utilisent les réseaux et Internet de manière plus générale pour découvrir de nouveaux artistes, de nouveaux genres musicaux. Ces derniers sont également ceux qui achètent le plus de CD musicaux. Il y a donc beaucoup de gens qui téléchargent beaucoup sans payer, mais un petit nombre qui téléchargent beaucoup et qui achètent ensuite. L’effet agrégé est ambigu.

20 000 poursuites judiciaires

EL : Quels seront selon vous les effets réels de la loi "Création et Internet" ?- PW : Cette loi n’empêchera pas ceux qui téléchargent beaucoup de continuer à le faire, car il existe d’autres moyens de se procurer des fichiers musicaux gratuitement, tels que les disques durs portables, les réseaux privés et les Intranets, sans compter les outils d’anonymisation sur Internet qui rendent très difficiles la récupération de l’adresse Internet d’un utilisateur de réseaux de partage. Aux Etats-Unis, les maisons de disques ont lancé plus de 20 000 poursuites judiciaires (l’Etat n’est pas intervenu directement, contrairement à la situation en France), mais cela n’a pas empêché les ventes de musique de baisser.
Cette loi risque de renforcer le star system, qui consiste à promouvoir un très petit nombre d’artistes superstars et d’inonder le marché avec leurs CD, au détriment de la diversité culturelle et de l’accès au marché d’artistes émergents indépendants. Aujourd’hui, 6 % des titres réalisent 90% des ventes.
Enfin, la baisse des prix des CD qui s’était amorcée ces dernières années pour répondre à la concurrence des réseaux de partage risque de s’inverser pour retrouver les niveaux initiaux. Au final, le développement des loisirs numériques et des jeux vidéo peut s’accélérer au détriment de la musique pré-enregistrée.

EL : Comment faire pour inverser la tendance actuelle, qui est à la répression sur Internet, pour enclencher un cercle vertueux pour les ayants droit comme pour le public ?- PW : Il existe d’autres scénarios possibles pour l’industrie de la musique, car les maisons de disques n’ont plus le monopole de la promotion des titres musicaux : les compagnies de média, les opérateurs Internet, les chaînes de télévision et les compagnies technologiques peuvent monétiser leurs audiences en offrant la musique gratuitement ou en bundle.

EL : Le gouvernement a fait jusqu’ici l’impasse sur une révision en profondeur du droit d’auteur. Comment adapter ce principe fondamental de notre société à la nouvelle donne du Net ?- PW : La musique comme les films ou les logiciels sont des biens numériques qui sont coûteux à produire, mais peu coûteux à reproduire ; la logique économique serait de les offrir à faible prix tout en garantissant suffisamment de revenus aux créateurs. La musique reste très chère, bien au-dessus du coût marginal de production qui a par ailleurs baissé ces dernières années. La protection de la propriété intellectuelle reste fondamentale dans l’ère numérique, mais il ne faudrait pas oublier son rôle fondamental : encourager la création artistique. Rien n’indique que la créativité a baissé ces dernières années, lorsque que l’on voit les dizaines de milliers de profils d’artiste disponibles sur les sites de réseaux sociaux tels que Myspace ou Facebook.

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4 Commentaires

  1. bitonio le 11 mai 2009

    La fragmentation des collecteurs de revenus apportant les fonds aux industries du divertissement est inéluctable. PW le souligne très bien.

    Cette fragmentation n’est que le reflet d’une autre fragmentation, celle du budget du français moyen. Autrefois cantonné à payer France Télécom et la redevance, aujourd’hui il doit payer son abonnement mobile et son abonnement à Internet, sans compter les baladeurs et autres équipements numériques - y compris les ordinateurs qui servent à télécharger.

    Hadopi ou pas, on ne verra jamais un budget de 100 € s’étendre à 175 €... Il faudra trouver une autre solution à l’équation.



  2.  le 11 mai 2009

    " Dans la première étude, j’ai montré que le téléchargement illégal pouvait être responsable de 7% de la baisse des ventes. Mais c’était au début du téléchargement, au pic de notoriété de Napster. L’effet est sans doute plus faible à l’heure actuelle car le nombre de personnes qui téléchargent de manière quotidienne reste constant depuis plusieurs années."

    > Vraiment ? Moins de 7% ? Donc le piratage aurait un impact quasi nul sur les ventes. Ca ne sert donc à rien d’essayer de trouver des solutions à un problème inexistant. Tout va bien. J’ai un peu de mal à y croire tout de même..



  3. bitonio le 11 mai 2009

    Finalement, 7% ou 5% ou 10%, ce sont les classes les plus favorisées qui pourraient consommer mais qui ne le font pas pour reporter ces budget ailleurs (voyages, ciné, concert...). Le plus marrant c’est que d’autre (parfois les mêmes groupes) profitent de ce transfert de budget...



  4. plop le 20 mai 2009

    pas un kopek



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