PS et UMP : le numérique, ce grand incompris
Le parti socialiste et l’UMP ont dévoilé leur programme pour la France à l’heure du numérique. Aucun ne prend la réelle mesure de l’impact que le réseau fait subir à la société et aux individus. Les quinze dernières années furent celles du mépris, pire de l’indifférence, et cela n’est visiblement pas terminé.
Les deux ailes politiques se sont déployées sur le numérique. Les orientations des programmes avant la présidentielle sont maintenant connues, et ce n’est pas insultant d’affirmer qu’ils ont l’envergure de roitelets... et non pas d’aigles. À lire les propositions du Parti Socialiste comme de l’UMP, on en ressort avec un vague sentiment de vacuité et d’incompréhension commune des enjeux, comme des bouleversements fondamentaux que les réseaux impliquent.
Bref, ce n’est pas avec ces quelques mesurettes, souvent tapées au coin de l’idéologie politique, que la France trouvera sa place entre Google, Facebook, Apple ou Netflix... pour ne parler que des superpuissances triomphantes.
Martine Aubry a tiré la première avec une candidature aux primaires annoncée tout d’abord sur le Net, et un refus de faire la tournée des chaînes de télévision. Quand on veut "se la jouer" moderne, « câblé » aurait rectifié l’aïeul Mitterrrand, aujourd’hui on oublie volontairement de parler aux dizaines de millions de personnes qui chaque soir s’abêtissent, se divertissent, s’informent, s’instruisent devant la petite lucarne ; il est bien plus rentable d’aller se faire "clasher" par cent cinquante excités mégalomaniaques sur Twitter ! Ou pas...
La primeur de son programme pour une "France Connectée", la rivale de François Hollande pour l’investiture socialiste à l’élection présidentielle l’a réservée au site Rue89 ; Le spin off de Libération a largement réussi à capter une audience d’internautes sympathisants de gauche. Un site qui est aussi certainement plus moderne dans l’esprit des spin doctors que son illustre ancêtre en papier.
Decorum
Bref, le décorum est mis en avant avec d’autant plus de soin que le contenu est décevant. Lorsque Martine Aubry suit la ligne du parti sur le volet numérique, elle enfile les poncifs, notamment sur la neutralité du réseau. Le concept est séduisant, bien que daté et peu adapté aux évolutions actuelles, mais s’avère surtout le prétexte à une vaste hypocrisie. Ce concept a permis aux Etats-Unis pendant les premières années du Web d’écarter toute velléité protectionniste des autres pays, en les contraignant à laisser entrer leurs champions à leurs conditions. Et maintenant que les grosses sociétés américaines, pour la plupart, sont aujourd’hui déjà dans la phase post "Net neutralité". Google l’a déjà évoqué, et Apple le pratique tous les jours. Le premier au nom de la qualité de service, l’autre pour satisfaire à ses critères en matière d’expérience utilisateur. S’afficher comme le dernier des staliniens en la matière serait une pure naïveté, certainement aussi un mauvais pari sur l’avenir. La France doit prendre sa place, et non pas jouer les pères la morale du Net - ce qui n’a en définitive que peu d’intérêt. Si ce n’est de caresser dans le sens du poil l’internaute nourri de science-fiction égalitariste, allergique à toute espèce de hiérarchisation, alors même que de la différenciation des réseaux naît d’ores et déjà la valeur. La montée en puissance des services sur le Net, comme les stores en ligne, le Cloud, ou les serveurs de gaming type Onlive requiert des conditions techniques particulières et optimisées, et non pas un strict égalitarisme. Sur ce terrain, l’UMP suit aussi bien la trace fleurant bon la démagogie pro-Geek. Cette thématique de la neutralité sert également de chiffon rouge pour exciter l’internaute votant contre l’ayant droit, ce grand mal aimé des internautes.
Rarement une profession, qui fut autant respectée, a attiré en quelques années une si forte concentration de reproches, pour rester poli. L’artiste et le producteur ne sont pas à mettre dans le même panier, évidemment, mais pour peu que le premier se montre un peu trop disert sur ses envies de couper le torrent du MP3, il est rapidement catalogué comme ennemi de la bonne société du réseau. Attention ! La police des moeurs existe aussi sur le réseau, elle y est très active, bien que personne ne soit capable de dire si elle agit au nom de la majorité forcément silencieuse. Lorsqu’elle a essayé dans un nécessaire souci de transparence de montrer le nombre derrière son omniprésence, ce fut pour se ridiculiser. Pourtant, c’est en grande partie en fonction de son radotage que les programmes de droite comme de gauche se sont construits, ce qui en dit long sur le sérieux des rédacteurs.
Sentiment anti-Hadopi
Il y a cependant une différence majeure entre le PS et l’UMP du réseau : la rémunération des ayants droit. Poussée par un naturel planificateur, la gauche ressort de la naphtaline la licence globale : une contribution généralisée pour les abonnés des FAI de quelques euros (entre 2 et 5) payée à la source, et donnant libre accès aux réservoirs mondiaux de fichiers... Bref, vaincre le piratage par la taxe, il fallait y penser ! Puisque justement le piratage plonge ses racines dans l’envie de tout posséder pour rien.
Quoi qu’on pense de la licence globale et de sa pertinence à régler le problème de la perte de valeur du CD ou du DVD, il est surprenant de voir ce précepte collectiviste revenir dans le programme de la candidate socialiste. La licence globale n’est tout simplement pas possible dans le monde actuel et cela pour une raison simple : elle est contraire aux traités internationaux signés par la France en matière de droits d’auteur. L’instaurer en France, ce serait créer un éco-système local coupé du reste du monde de la création. Plus aucune maison de disques étrangère n’accepterait de se laisser déposséder de ses droits sur ses oeuvres au nom d’une décision unilatérale du gouvernement français. Bref, une telle loi mettrait la France dans une situation d’accusé, et ne ferait que durcir les mesures envers le réseau à ses frontières.
Laisser penser le contraire voilà l’insulte faite aux électeurs tentés par le vote socialiste car jamais ce parti une fois au pouvoir ne prendra ce risque. Les Américains n’ont pas besoin de licence globale. Le numérique se porte plutôt bien là-bas, comme en Angleterre ou en Allemagne. Les temps sont durs, certes, mais la conversion des industries culturelles vers le numérique est en bonne voie. La licence globale, ou la contribution créative, comme l’on dit maintenant, ne sera pas instaurée, et les responsables socialistes le savent - les plus convaincus seront isolés au bon moment, le lobbying des industriels de la culture saura y faire -, il s’agit simplement d’un travers démagogique à la mode, persuadés qu’ils sont du sentiment anti-hadopi. Un sentiment qui est surement partagé par quelques-uns, mais qui ne se retrouvent pas du tout dans les enquêtes. Du moins, pas dans les proportions annoncées. La vérité sur ce point tend plutôt vers une large proportion d’indécis, un noyau d’acharnés, et puis ceux qui auraient plutôt tendance à se conformer à la loi, par souci d’éviter les ennuis.
Faiblesses à la rue de Valois
Cela dit, l’UMP n’a pas de meilleure réponse à proposer. Hadopi par son volet répressif n’est pas la bonne solution, mal dimensionné, il continue de porter atteinte à l’image des associations qui l’ont souhaité. Il serait d’ailleurs amusant que la coupure d’accès finisse par faire de la France un pays sous-développé du numérique et de ses échanges. La vente de MP3, le nombre d’abonnements à Spotify ou Deezer (respectivement 32 000 et 54 000 à fin mai) sont nettement inférieurs dans l’Hexagone comparés à d’autres pays du même niveau de développement économique... La grosse différence réside en grande part dans l’accumulation de débats sur le sujet du piratage. En France, les différents textes de lois, la faiblesse de certaines équipes ministérielles rue de Valois, sans compter les divisions au sein même de la majorité ont monopolisé l’attention et brouillé les esprits. Ce n’est pas pour rien si ce pays est aujourd’hui en matière de biens numériques culturels totalement sous-développé, et cela malgré une bonne infrastructure. Le Français a été très mal informé, parfois en dépit du bon sens.
De ces considérations découle le grand manque des programmes présentés par l’UMP et le PS. Au-delà des postures sur la Net neutralité, l’open data ou la transparence, des curiosités comme la contribution créative ou le retour des statuts spécifiques pour les jeunes entreprises innovantes - qui sont tout sauf une nouveauté, mais bien le résultat de négligence coupable de la majorité - aucun des grands partis n’a été capable de donner les conditions politiques d’un avenir numérique. Aucune étude concrète n’émerge de ces tas de promesses, qui donnerait la priorité aux investissements capables de remettre la France au niveau de ses rivaux économiques. Comment les Etats-Unis font-ils pour mener toujours le train de l’innovation ? Pourquoi des pays comme Israel, l’Inde sont-ils mieux placés désormais ? Sans parler de la menace asiatique, qui a littéralement délocalisé toute la valeur productive dans ses ateliers. À tout cela, la gauche répond par la fermeture sur soi, et l’UMP ne sait pas, ou n’ose pas.
La future hiérarchie mondiale des pays se joue actuellement sur les réseaux. Les places sont peu nombreuses, et la lutte terrible. Alors pour finir, un chiffre qui illustre cela : selon Comscore dans le peloton des 100 sites les plus visités du monde, un seul français, Dailymotion qui se classe aux environs de la trentième place - orange est 49ème avec l’ensemble de ses portails européens, les autres groupes Lagardère et Benchmark sont des sommes de sites. Voilà, ce qu’est la France, un centième du Web, et pas plus, et bientôt moins.
