Musique, la grande oubliée d’avant Midem
Le Midem ouvre ses portes ce week-end. Les chiffres du marché de la musique ne sont pas encourageants. Pas d’effet Hadopi, un digital encore trop maigre, les représentants de la filière ont l’impression de n’avoir été ni compris, ni entendus.
Rien n’y fait. Ni Hadopi, ni la Carte Musique, et pour couronner le tout, Nicolas Sarkozy semble se désintéresser. Il y a un sentiment diffus, mais tenace, que personne n’entend la musique mourir à petit feu, sans qu’une main secourable ne lui soit tendue. Voilà le constat alarmant que l’on pourrait faire à quelques jours de l’ouverture du Midem, le marché international de la musique de Cannes.
Les ventes sont encore en berne, comme cela est devenu une habitude depuis 2002. Pour 2010, le volume d’affaires devrait afficher une baisse de 6% environ. Olivier Montfort accuse le mauvais temps. Et il a certainement raison : la neige, les grèves et les fins de mois difficiles n’ont pas réellement porté les achats en fin d’année.
Unis dans la morosité, tout autant que dans un certain fatalisme, à force certainement de fréquenter les ministres qui se succèdent, l’UPFI et le SNEP n’ont pourtant pas les mêmes avis sur les remèdes à apporter. Le Président de la République lors de ses voeux au monde de la Culture a beau avoir évité de parler de l’Hadopi - il paraît que le personnage devait prendre de la hauteur et retrouver une stature de président avant 2012 -, elle fait l’unanimité chez les producteurs. Avec des yeux de Chimène, les deux syndicats couvent la haute autorité, mais froncent aussi les sourcils car les choses ne vont pas assez vite à leur goût. A cette angoisse du piraté, l’Hadopi a répondu qu’elle agissait avec prudence, et le SNEP l’a compris...
Tous les supports ne sont pas logés à la même enseigne en 2010. Les ventes dématérialisées se portent bien en France. Ce sont toujours et encore les CD qui plombent le moral des producteurs comme les chiffres du marché. Ajoutons à cela que les disques ne sont pas les seuls à faire grise mine, tous les biens culturels ont été touchés par la mauvaise passe entre octobre et décembre.
1% de croissance
L’IFPI vient de rendre public son Digital Music Report 2011, qui fait état d’une progression du marché mondial de la musique en ligne de 6 % en valeur, à 4,6 milliards de dollars, soit 29 % des revenus de la filière phonographique au niveau mondial, sur l’ensemble de l’année 2010. C’est sa plus faible progression depuis 10 ans, alors que le marché global est toujours à la baisse. Cette progression était de 12 % l’an dernier, avec une part de marché du numérique de 25 %. La progression des ventes en téléchargement a marqué le pas en 2010 aux Etats-Unis, avec une croissance de 1 % pour les singles et de 13,5 % pour les albums. Le numérique y représente cependant, désormais, près de 50 % du marché de la musique en valeur. La progression du digital a été de près de 20 % en Europe sur la période, selon l’IFPI, avec une montée en puissance des revenus du streaming ; Spotify se classant au second rang, derrière iTunes, des principales sources de revenus des labels sur Internet - sans plus de précision.
Le rapport multiplie les indicateurs sur les effets du piratage sur l’économie de la musique depuis 10 ans, avec une progression du numérique de 1000 % sur la période concomitante à une baisse du chiffre d’affaires global de l’industrie de 31 %. Il se félicite des initiatives législatives visant à responsabiliser les fournisseurs d’accès, comme l’Hadopi en France, et de la multiplication des accords entre FAI et services de musique en ligne, comme celui qui lie Deezer et Orange, dont l’IFPI attend beaucoup pour développer le marché de l’abonnement en 2011.
Dans le détail, les ventes dématérialisées en France sont toujours tirées par le téléchargement, mais on assiste à une "explosion" du streaming par abonnement, enfin surtout des revenus issus d’Orange et Deezer. Le site serait proche d’une annonce d’envergure avec 500 000 abonnements atteints. Le principe est simple, les nouveaux abonnés Deezer le sont par le truchement d’un forfait téléphonique intégrant l’offre. De quoi rester dubitatif sur les effets à long terme de ce genre de relation, où la valeur de la musique est encore escamotée. D’autant que Thierry Chassagne, le patron de Warner Music France a mis la question de la rémunération sur la table : 700 000 streams d’un artiste sur Deezer gratuit rapportent 160 euros au producteur. Deezer est bien en peine pour répondre à cela. Le modèle économique du site n’est pas encore suffisamment solide ; un abonné Deezer rapporte 7€/mois, alors qu’un gratuit seulement 1,5€ par an ! C’est bien évidemment cette dernière catégorie qui est la plus nombreuse, et de très loin. Pour ce qui est du téléchargement, iTunes mène le bal, avec une spécificité bien française : le téléchargement depuis l’iPhone qui représente un tiers des achats - ce qui en nombre représente le record mondial, dixit Apple, mais sur le ton de la confidence. Sur ce terrain du digital, on attend pour le Midem une annonce de la part de SFR, qui devrait signer avec Spotify. Chacun son streamer dans le port de Cannes...
Net impunité
Pour en revenir aux questions qui fâchent, le SNEP estime, pour sa part, que si l’Hadopi est pertinente dans son action, car le P2P reste le principal vecteur du piratage, une évolution du cadre juridique est souhaitée pour prendre en compte les nouveaux comportements illicites. Toujours sur le même terrain législatif, le syndicat des majors n’hésite pas à demander que la directive commerce électronique soit réaménagée, notamment en ce qui concerne le statut des opérateurs. Devançant les critiques sur ce point, le SNEP a rappelé que la Net neutralité n’est pas la Net impunité. David El Sayegh, le directeur général du SNEP, rappelle à ce sujet que la FCC américaine avait pris soin de préciser que la Net neutralité ne s’applique pas aux contenus illicites.
Vient ensuite le temps des doléances. La Carte Musique Jeune ne marche pas ? Il faut la création d’une vraie carte, répond le SNEP, sur le modèle d’iTunes. Il y a un problème de diversité dans les médias ? Révisons les quotas de chansons à la radio, pour réguler les pratiques des stations, histoire d’éviter la diffusion le dimanche soir, pendant les décrochages publicitaires ou encore les coupures après une minute des chansons. iTunes et Amazon bénéficient d’une TVA spéciale, négociée avec le Luxembourg ? Que l’Europe se saisisse du problème et qu’enfin une harmonisation devienne une réalité entre les pays de l’Union. A tout cela, le ministre Frédéric Mitterrand devra répondre lors de son passage à Cannes.
