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Mission Zelnik : la proposition de gestion collective concerne autant le téléchargement que le streaming, CQFD

Le 08 Janvier 2010 dans So_cult’ par Philippe Astor

Plusieurs lecteurs me font le reproche, à juste titre, de m’attarder un peu trop sur le streaming dans mon dernier billet sur le rapport de la mission Zelnik et sur sa préconisation de mettre en place une gestion collective des revenus du numérique dans la musique. Je n’évoque en effet que brièvement, à la fin, le fait qu’elle concerne aussi le téléchargement.

Ma vision est en réalité biaisée par le fait que je considère, comme je l’ai déjà souvent écrit, que le téléchargement (ou plus exactement la copie) ne sera plus à terme qu’une commodité technique dans les modes de consommation de la musique. On le voit très bien dans les dernières offres sur abonnement d’acteurs comme Spotify ou Deezer, en particulier, où l’on ne parle plus de téléchargement (fût-il temporaire) mais de synchronisation (de ses playlists et sélections d’albums) : un processus de copie purement technique qui permet de garantir un accès hors connexion au service, sur les mobiles comme sur le PC.

Mais en l’état actuel du marché, c’est une vision qui, pour être peut-être clairvoyante (je la partage notamment avec Gilles Babinet, fondateur de Musiwave), n’en est pas moins prématurée. Avant tout parce que les pratiques commerciales des majors (avances aux montants rédhibitoires et jamais recoupées, « chantage » aux prises de participation), sont les mêmes en matière de téléchargement qu’en matière de streaming, et ont les mêmes effets, pour ce qui est de freiner le développement du marché de la musique en ligne.

Ces pratiques créent des distorsions de concurrence dont pâtissent à la fois les labels indépendants, à l’exception peut-être des plus gros d’entre eux, et les nouveaux entrants potentiels dans la distribution ou la diffusion de musique sur Internet. Comment se satisfaire, par exemple, de ce qu’une major puisse imposer à une plateforme de distribution de lui reverser 0,70 € sur le téléchargement d’un titre de musique, quand un label indépendant peine à percevoir plus de 0,40 €, bien souvent, lorsque ce n’est pas moins.

Le marché du téléchargement mérite d’être assaini

Comment se satisfaire également de ce qu’une plateforme de distribution en ligne ne parvienne pas à dégager plus de 0,01 € à 0,02 € de marge sur la vente d’un titre de musique en téléchargement. Le seul modèle viable, dans ces conditions, est celui d’Apple, qui fait son beurre sur la vente de hardware et dont la stratégie des majors a fait le jeu. Le résultat, c’est qu’Apple détient grosso modo, à lui tout seul, 70 % de parts de marché dans la distribution de musique en ligne, quand ce n’est ni son cœur de métier, ni sa principale source de revenus en la matière, puisque l’éco-système dans le quel s’inscrit sa plateforme iTunes n’a pour vocation que de faire vendre des baladeurs iPod.

Le marché du téléchargement gagnerait donc autant que celui du streaming, en terme de transparence et d’assainissement de pratiques qui confèrent à l’abus de position dominante, à l’instauration d’un régime de gestion collective. La distinction entre streaming et téléchargement n’aura d’ailleurs très vite plus lieu d’être en terme d’usage, comme le montre l’orientation des principaux acteurs du marché, d’Apple à RealNetworks en passant par Amazon, vers le « cloud computing », c’est à dire vers un accès indifférencié aux contenus, « anytime, anywhere », qu’ils soient stockés en local ou non.

On me fait par ailleurs observer que sur le plan juridique, la directive européenne dont la transposition a donné lieu à l’adoption de la loi DADVSI en 2006, ne fait pas elle-même la distinction entre le téléchargement et le streaming. "Les textes communautaires, non transposés sur ce point par la loi DADVSI, parlent d’un droit général exclusif de mise à disposition interactive, qui désigne manifestement à la fois le téléchargement et le streaming", me précise ma source. Et d’ajouter : "La jurisprudence américaine commence à remettre en cause la coexistence, dans le téléchargement de titres, du droit de reproduction et du droit d’exécution publique, ce qui suggère bien qu’on a affaire à un service spécifique, qui peut mériter à terme un statut juridique specifique."

Les scénarios du pire

La précision vaut donc d’être faite. Car le risque existe bel et bien, dans les négociations qui vont faire suite à la remise du rapport Zelnik entre le ministère de la Culture et les acteurs de l’industrie musicale, que les majors de la musique lâchent prise sur la gestion collective du streaming en échange d’un statu quo sur le téléchargement, ce qui préserverait les positions qu’elles ont acquises - avec une concentration des ventes encore plus fortes sur Internet que dans la distribution physique, dont ne cesse de se faire l’écho l’Observatoire de la musique -, et contredirait le principe de neutralité économique.

Si c’était le cas, deux scénarios, aussi peu enthousiasmants l’un que l’autre, se profileraient alors : soit le streaming se développerait jusqu’à tuer le téléchargement, alors même qu’en l’état son modèle économique n’est viable ni pour les acteurs de la filière musicale, ni pour ses opérateurs ; soit les majors tenteraient de tuer le streaming, en imposant aux sociétés de gestion collective d’appliquer des barêmes intenables pour les acteurs de ce marché.

"Dans ce cas de figure, me fait remarquer un observateur, les deux marchés stagneraient : le téléchargement faute de gestion collective, et le streaming du fait d’une gestion collective instrumentalisée pour protéger le marché du téléchargement." CQFD.

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8 Commentaires

  1. simone le 9 janvier 2010

    je ne vois pas en quoi l’absence de gestion collective ferait stagner le marché du téléchargement (qui ne cesse de progresser alors qu’il n’y a pas de gestion collective). Cette affirmation me parait péremptoire. D’ailleurs, les chiffres évoqués sur un différentiel de rémunération entre majors et indépendants me paraissent totalement faux.

    Par contre je suis également persuadé que, à terme, Streaming et téléchargement ne font qu’un. Et à mon avis, les majors le pensent aussi.

    Donc ce scénario du pire me paraît peu probable.



  2. Philippe Astor le 9 janvier 2010

    @Simone,

    Les conditions d’accès au marché des indés ne sont pas les mêmes que celles des majors. Il ne sont pas (dans leur grande majorité) en situation de dealer en direct avec les grandes plateformes (80 à 90 % de leur CA en ligne) et doivent passer par des intermédiaires (les agrégateurs) qui prennent leur commission au passage, ce qui est bien légitime.

    Je peux vous citer le témoignage d’un petit label bordelais qui a vu le prix de ses titres tomber à 32 cts l’unité après que son agrégateur américain lui ait réglé ses ventes sur Fnac.com et Virginméga en dollars. Par ailleurs, les petits indés (soit la majorité des acteurs du marché de la musique en nombre) ne maîtrisent absolument pas, au contraire des majors, le prix auquel est vendue leur musique sur Internet, en particulier lorsque des opérations promotionnelles sont lancées à 5 € l’album ou bien moins, par ex. chez Amazon, sans qu’ils aient leur mot à dire.

    Ils ne bénéficient pas non plus d’avances colossales souvent non recoupées. Je tiens d’une source directe (qui paie ces avances et ne parvient toujours pas à les recouper avec ses ventes) que 80 % d’entre elles vont à 10 % des producteurs.

    En outre, parce qu’essayer de recouper ces avances est évidemment une priorité économique pour les plateformes de distribution, elles mettent surtout en avant les hits qui se vendent le mieux, ce qui affecte forcément la visibilité des indés sur Internet.

    Si ça ne vous suffit pas comme distorsion de concurrence...

    De ce point de vue, l’idée, contenue dans le rapport Zelnik, de constituer une base de données publique de tous les catalogues accessible à tous les acteurs du marché sous le régime de la gestion collective, me paraît un bon moyen de résorber cette distorsion.

    Rien n’interdit d’ailleurs de maintenir le principe des avances, qui peut être légitime à bien des égards, mais leur montant pourrait être fixé de manière cohérente en accord entre toutes les parties, et elles bénéficieraient à tous les labels, majors comme indés.



  3. simone le 9 janvier 2010

    Quelles différences avec le monde Physique ? Il y a toujours eu une intermédiation dans le secteur de la musique car il y a plusieurs métiers. ça n’a jamais posé de problème, et je ne vois pas pourquoi cela en poserait dans le numérique. Au contraire, il y a moins de barrières à l’entrée du marché de la distribution. D’ailleurs, il y a beaucoup plus de label indés qui s’auto-distribuent dans le numérique que dans le physique, et ce à des conditions assez compétitives.

    Quelles étaient les conditions de votre petit label bordelais dans le monde physique ? il avait probablement un petit distributeur qui lui prenait 40% du prix de gros hors taxes, voire il était obligé de passer en licence. Ce n’est pas vraiment différent du 32 cts par titre reversé par son agrégateur américain sur les ventes digitales.

    Je suis d’accord qu’une gestion collective, si elle est volontaire, peut être assez intéressante. Mais si elle devient obligatoire ou si se met en place une licence légale, il y a alors d’autres inconvénients rédibitoires, et notamment celui de la perte de la maitrise du prix par les producteurs (qu’ils soient majors ou indés). Embêtant pour l’investissement dans les nouvelles prods/nouveaux talents.



  4. Philippe Astor le 11 janvier 2010

    @Simone,

    La gestion collective n’est peut-être pas LA solution. Et elle est certainement dommageable pour la liberté d’entreprendre. Mais au moins cette proposition permet-elle de mettre en évidence ce qui la motive, c’est à dire des pratiques commerciales de la part des majors qui, non seulement relèvent de l’abus de position dominante, mais aussi freinent le développement du marché numérique dans ce qui devrait être sa diversité. Vous allez me dire, quelle différence avec le marché physique ? Aucune, justement...



  5. simone le 11 janvier 2010

    c’est vrai qu’avec plus de 200000 références différentes dans les plus gros magasins physiques depuis 20 ans avec des dizaines de fournisseurs, et plusieurs millions de titres sur les magasins digitaux avec plusieurs centaines de fournisseurs, on se demande vraiment si on a un problème de diversité.Au delà d’un vague sentiment sur la question (que je partage avec vous), avons nous des éléments précis qui nous permettraient d’affirmer que la gestion collective produira plus de diversité ?



  6. Philippe Astor le 11 janvier 2010

    Si les majors du disque fournissaient certaines portions de leur catalogue à des acteurs de niche sur Internet (par ex. des sites de streaming avec une forte composante éditoriale ou prescriptive - sur une base communautaire, notamment -, qui s’adresseraient exlusivement à des fans de jazz, de world, ou de telle ou telle niche musicale), sans les assomer d’avances qui requièrent de lever au bas mot 2 à 3 M€ avt de lever le petit doigt, cela favoriserait la diversité de l’offre et surtout la visibilité ciblée de cette diversité.

    Malheureusement, c’est quasiment impossible à obtenir d’une major. C’est tout ou rien. Tu banques ou tu n’existes pas. Or même si vous adressez un marché de niche, vous avez besoin du catalogue des majors dans cette niche. La volonté est plutôt, à mon avis, de se reposer sur deux ou trois acteurs mondiaux qui vont faire la pluie et le beau temps sur la distribution ou la diffusion en ligne, et de rester dans un modèle ou un minimum de références génère un maximum de revenus, si possible dans un laps de temps le court possible. C’est le règne du hit, comme dans l’ancien modèle, et la perspective de voir se maintenir sous perfusion, dans un déni obsessionel de la demande, un marché exsangue et hyperconcentré.



  7. Philippe Astor le 11 janvier 2010

    Je suis d’accord avec vous, la gestion collective imposée n’est pas une panacée. Elle pourrait être une solution temporaire (la mission Zelnik propose une période probatoire de 3 ans) propre à rétablir certains équilibres et à ouvrir un peu plus le marché. Son application ne serait certainement pas simple, mais ça vaut le coup d’y réfléchir. En brandir le spectre va peut-être inciter les majors à revoir leurs pratiques commerciales. D’autant qu’elles sont dévoilées au grand jour désormais. Et c’est une des conséquences des consultations touT azimut menées par la mission Zelnik. Il faut crOiser bcp de sons de cloche pour parvenir à une vision claire des choses, j’en sais qque chose.



  8. Philippe Astor le 11 janvier 2010

    @simone, en illustration de mon avant dernier comm., voir le scénario d’intégration verticale peut enthousiasmant pour la diversité musicale qu’imagine Hugo Amsellem pour le Midemnet Blog : http://midemnetblog.typepad.com/mid...

    Glenn Peoples, de Billboard, ne manque heureusement pas d’arguments pour le juger peu probable : http://www.billboard.biz/bbbiz/cont...

    Mais qu’on puisse aboutir à une forte concentration dans la distribution et la diffusion de musique sur Internet est tout à fait plausible si le marché n’est pas plus ouvert et moins faussé.



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