Marillion, dinosaure du rock "prog" et pionnier du "fan business"
Il faut remonter bien avant Radiohead, à la pré-histoire du rock contemporain, jusqu’à Marillion - groupe de rock progressif britannique formé en 1979 que d’aucuns situent entre Led Zeppelin, Genesis et Schubert, et qui a son lot de fans indécrottables sur cette planète - pour revenir aux sources du "fan business".
Après le demi-échec commercial de ses deux derniers albums Brave (1994) et Afraid of Sunlight (1996), Marillion quitte sa maison de disques EMI et enregistre l’album This Strange Machine (1997) pour le label indépendant britannique Castle Records, filiale de Sanctuary Group (racheté il y a quelques mois par Universal Music). Mais le budget promotionnel fait défaut et le groupe peut difficilement envisager d’effectuer une tournée aux Etats-Unis, comme à son habitude.
La nouvelle est communiquée à ses fans nord-américains via la liste de diffusion de Marillion (déjà en 1998 !), mais l’un d’entre eux, Jeff Woods, ne s’y résout pas et ouvre un compte en banque pour recueillir des contributions. En l’espace de quelques semaines, de nombreux fans du groupe, au Royaume-Uni, en Allemagne, au Mexique, en Nouvelle-Zélande, en Thaïlande, manifestent leur soutien et parviennent à réunir plus de 60 000 dollars de "tour support", alors même que, pour la plupart d’entre eux, ils n’auront pas l’occasion d’assister aux concerts.
L’épisode convainc Marillion de créer son propre site Web et, après qu’un nouvel album sorti sur Castle Records, Radiation (1998), a reçu un accueil plutôt mitigé, de tenter une expérience radicale : proposer à ses fans de financer son prochain opus en le pré-achetant sur Internet.
100 000 livres de caution
Ils seront plus de 12 000 à le pré-commander, pour un montant global de quelques 100 000 livres. Entre-temps paraît le onzième album studio du groupe, Marillion.com (1999), titré ainsi en référence à l’approche originale adoptée très tôt par Marillion sur Internet, dans la relation directe tissée avec ses fans.
Grâce à leur soutien, Marillion peut enregistrer et sortir Anoraknophobia (2001), son douzième album studio, dont les royautés (le disque est finalement distribué en licence par EMI, mais Marillion en conserve tous les droits voisins) suffisent à lui permettre de rentrer une nouvelle fois en studio. Le groupe décide malgré tout de faire encore appel à ses fans sur Internet, pour s’assurer d’un budget promotionnel conséquent. 17 000 fidèles vont répondre présent et pré-acheter Marble (2004), un double album distribué exclusivement sur le site Web du groupe.
Son successeur, Somewhere Else (2007), financé lui aussi par des pré-commandes en ligne, sera le premier album de Marillion à entrer dans le top 30 britannique au cours des dix dernières années.
Au mois d’octobre l’an dernier, Marillion a annoncé sur Internet qu’un nouveau double album à paraître courant 2008, Happiness Is the Road, est en préparation. A l’heure qu’il est, 12 000 exemplaires d’une édition de luxe vendue 29,99 livres (60 dollars) ont été pré-achetés, et le groupe dispose d’un budget de 360 000 livres (750 000 dollars) pour le réaliser.
Dinosaure 2.0
Marillion revendique une base de 90 000 fans sur Internet et n’est pas avare de gratifications à leur égard. Les premiers souscripteurs se voient souvent invités à participer à ses sessions en studio, à assister gratuitement à ses concerts, à voir leur nom crédité dans les notes des disques, quand ce n’est pas à participer tous frais payés à l’une des deux conventions annuelles que le groupe organise, voire à jouer sur ses disques ! De nombreux podcasts exclusifs sont également diffusés sur le site du groupe (1).
C’est l’un des derniers dinosaures du rock progressif - celui qui a survécu au laminoir punk, disco et new wave jusqu’au milieu des eighties, avec des groupes comme Saga ou Kansas. Des dinosaures que l’on croise encore et qui sont même parvenus à faire des petits, comme les Anglais de Porcupine Tree. Marillion n’en a pas moins conservé, encore aujourd’hui, une solide base de fans indéfectibles. C’est en s’appuyant sur eux, en les fédérant sur Internet, que le groupe a survécu, contre vents et marées, à toutes les modes musicales des trente dernières années.
Aussi s’inscrit-il autant dans la modernité que n’importe quel rappeur américain milliardaire et bardé de marques, comme pionnier du "fan business" et du e-marketing direct. Un cas d’école dont on a certainement beaucoup de leçons à tirer.
(1) Ceux qui ne sont pas encore fans de Marillion peuvent découvrir sa musique en téléchargeant gratuitement, sur Last.fm, la compilation Crash Course, réalisée tout spécialement pour eux.
- Clefs
- producteurs Téléchargement vente
