Manœuvres d’été dans le « cloud » : aux frontières de la copie privée (4/4)
Le nuage musical d’Internet a été le théâtre de nombreuses manœuvres au cours de l’été. Analyse en quatre volets de l’état du marché en cette rentrée, alors qu’Apple vient de décevoir les attentes de ceux qui pronostiquaient, sans trop y croire, le lancement par la firme de Cupertino d’un service de streaming ou de « locker » sur abonnement.
En parallèle à l’industrie traditionnelle du streaming (voir le troisième volet de cette série d’articles), se multiplient les offres de « lockers » (casiers virtuels), ou services de stockage déporté de la librairie musicale des particuliers dans le nuage d’Internet, sur des serveurs accessibles 7 jours sur 7 et 24 h sur 24 depuis n’importe où. Michael Robertson, connu pour avoir créé le site Mp3.com à la fin des années 90, fut un pionnier du genre avec le service Mp3tunes lancé en 2005, qu’il s’évertue à développer en dehors de tout contrôle des maisons de disques.
Contrairement aux services de streaming traditionnels, qui proposent un catalogue de plusieurs millions de titres déjà numérisés et licenciés en amont, ce sont les utilisateurs eux-mêmes qui transfèrent les fichiers audio qu’ils détiennent, depuis leur disque dur sur les serveurs de Mp3tunes. L’opérateur du service se contente de fournir un espace de stockage (2 Go dans l’offre gratuite de base, jusqu’à 10 Go sur invitation) et la bande passante nécessaire à l’accès distant.
Il n’y a pas de raison, estime Michael Robertson, de payer des licences pour permettre à quelqu’un de stocker la musique qu’il possède déjà sur des serveurs Internet afin d’y accéder à distance depuis son mobile. Et si Mp3tunes fait aujourd’hui l’objet d’un procès toujours en cours d’instruction, que lui a intenté la maison de disques EMI Music aux États-Unis, ce n’est pas sur ce point que porte le litige, mais sur le service Sideload.com proposé en complément, qui permet d’effectuer des recherches de fichiers MP3 sur le Web et de les importer directement (une opération baptisée sideloading) dans son casier virtuel.
Gestion collective ou droit d’autoriser ?
Plusieurs nouveaux entrants dans le secteur des services d’accès distant aux contenus sur les mobiles se faufilent aujourd’hui dans la brèche ouverte par Mp3tunes, à l’instar d’Audiobox.fm, par exemple, ou de mSpot.com. Avec des offres qui permettent d’augmenter la capacité de stockage fournie gratuitement lors de l’inscription, moyennant un abonnement de quelques euros par mois.
La question des licences que devraient payer les opérateurs de ces services de lockers, aux frontières de la copie privée, est d’ailleurs au cœur des négociations entre Apple et les maisons de disques. Et notoirement à l’origine de l’impasse dans laquelle elles se trouvent aujourd’hui. La firme de Cupertino ne prendra certainement pas le risque légal d’autoriser, sans l’aval des ayant droit, le transfert de bibliothèques iTunes entières, constituées pour une grande part de fichiers audio de provenance douteuse, sur ses fermes de serveurs.
Elle n’entend certainement pas, non plus, payer au prix fort chaque écoute d’un titre de musique hébergé sur ces mêmes serveurs depuis un des périphériques mobiles qu’elle fabrique. D’autant que parmi les titres écoutés, certains auront été téléchargés et payés rubis sur l’ongle sur iTunes. Ce serait par ailleurs suicidaire, de la part d’Apple, de limiter les possibilités de transfert des bibliothèques iTunes sur ses serveurs aux fichiers dûment achetés sur iTunes Store.
La retraite temporaire d’Apple sur ce terrain ne va pas accélérer la réflexion sur le type de licence qui serait le mieux adapté à ce genre de service de casier virtuel. Et encore moins celle, d’ailleurs, sur la légitimité qu’il y aurait à leur imposer des licences. En Europe, où une rémunération équitable est associée à l’exception pour copie privée, une gestion collective de la rémunération des ayant droit pourrait assez naturellement s’imposer.
Mais l’exception pour copie privée n’a pas cours en Angleterre, par exemple, et son équivalent aux États-Unis (le fair use) n’est pas soumis à une rémunération équitable, ce qui n’est pas sans compliquer les choses, au delà du fait que parmi les ayant droit, les producteurs seraient certainement farouchement opposés à une telle solution.
Des réseaux 3G sous-dimensionnés
Enfin, la nature des services susceptibles de se développer sur le même principe peut évoluer très vite et ajouter un degré de complexité supplémentaire. Difficile de savoir, par exemple, quel type de licence accorder à un acteur comme Pure Radio en Angleterre. Le service FlowSongs que propose ce fabriquant de postes de radio numérique (supportant la technologie Digital Audio Broadcast) permet d’acheter à la volée les titres diffusés à l’antenne pour un téléchargement ultérieur sur l’ordinateur de l’auditeur, et d’en stocker instantanément une copie dans un casier virtuel accessible à tout moment sur le mode du streaming.
Reste un autre biais pour accéder à sa musique dans le « cloud », qui ne nécessite ni reproduction mécanique ni copie privée : par l’intermédiaire de technologies comme celle de Simplify Media, start-up rachetée par Google au printemps dernier. Avec Simplify Media, l’accès aux contenus se fait directement, via les réseaux sans fil, sur l’ordinateur ou le media center de l’utilisateur. Dès lors, rien ne justifie, a priori, de faire rentrer les ayant droit dans la boucle.
Cependant, pour que les services d’accès au nuage musical d’Internet deviennent vraiment grand public et rentables pour leurs opérateurs, un certain nombre d’obstacles reste encore à franchir : les réseaux 3G sont notoirement sous-dimensionnés pour supporter leur multiplication ; le coût des forfaits « data » (transfert de données) sur les mobiles est encore bien trop élevé pour l’utilisateur final ; et la couverture des réseaux wifi bien trop insuffisante pour constituer une alternative, sauf dans le cadre d’une mobilité très réduite. C’est peut-être, aussi, ce qui dissuade encore Apple de se lancer dans l’aventure.
Pour les opérateurs de télécommunication, les investissements à réaliser, en terme de mise à jour de leurs infrastructures, se chiffreront probablement en dizaines de milliards d’euros. Et pour les opérateurs européens, qui se trouveraient dans la situation de devoir financer l’accès des internautes et mobinautes européens aux fermes de serveurs d’Apple et Google aux États-Unis, en supportant le coût des liaisons transatlantiques, les perspectives de retour sur investissement ne sont pas au rendez-vous aujourd’hui. C’est d’ailleurs l’un des enjeux, pour eux, du débat actuel sur la neutralité d’Internet.
