Les applis presse sur iPad : mais pourquoi sont-elles aussi mauvaises ?
L’iPad, ces dernières semaines, a été largement célébré comme une nouvelle façon de monétiser l’information, et de la rendre encore plus interactive. Mais une fois la mayonnaise montée, la réalité des applications n’a pas été à la hauteur des espérances des lecteurs, et en particulier pour la presse quotidienne.
Derrière ce titre volontairement provocateur se cache une réalité : la plupart des applications proposées par la presse française ont déçu les utilisateurs d’iPad, Electron libre vous en parlait en début de semaine. La déconvenue subie par les early adopters est de taille devant des applications payantes qui n’offrent guère plus de services – quand ce n’est pas moins – que leurs petites sœurs sur iPhone ou les sites internet des médias. C’est le cas, entre autres, du Monde, du Figaro, ou de l’Equipe, qui se résument à des liseuses PDF, n’offrant aucune interactivité, aucun lien (html vers l’extérieur, ou même au sein du journal, entre l’appel de une et l’article), aucune fonction recherche ; parfois même, pas de possibilité de faire un copier/coller.
Une approche pragmatique
A cela, Jérémie Engel, PDG de VisuaMobile, la société qui a développé des appli pour Libération, Les Echos, Les Inrocks, 20 Minutes ou encore Géo, voit une explication principale : « Pour l’instant, nous avons une approche très pragmatique. Il s’agit de prendre ce qui existe sur le papier, et de le transposer pour l’iPad. » Dans un premier temps – c’est-à-dire maintenant – il est très difficile de proposer un contenu spécifique, « les processus de création de contenus sont lourds, et déjà installés. Il est délicat de réformer les rédactions pour qu’elles produisent pour l’iPad. Elles ont besoin de se confronter au support, d’expérience, pour avancer dans le sens de la qualité. Le but, c’est d’arriver à une seconde étape, avec des produits bien pensés. »
Au Monde interactif, Philippe Jannet se défend d’avoir proposé aux lecteurs une application ratée, ou inachevée. « On a avant tout pensé aux expatriés, aux gens hors de Paris, pour qui l’iPad permet un accès au quotidien beaucoup plus rapidement. » Et de souligner que la nouveauté de l’objet oblige à un peu de circonspection. « Je ne sais pas combien d’iPad vont être vendus, comment ils vont être utilisés, ni où : au bureau, dans le salon, dans les transports... » Quant à la photo ou à la vidéo, il n’en est pas question : « parce que j’ai pitié des utilisateurs qui n’ont pas forcément un accès Wi-Fi ». D’ailleurs, malgré l’accueil mitigé réservé à la plupart des appli de quotidiens, elles se sont plutôt bien vendues. Plus de 10 000 téléchargements outre-Atlantique pour celle du Monde, 5 000 pour le Times pour les trois premiers jours de disponibilité, 130 000 pour le Financial Times en quinze jours. Cela dit, conscients qu’il existe des failles aisément rattrapables, des v2 sont dans les tuyaus. Celle du Monde, développée en interne et dotée de quelques améliorations, a déjà été soumise à l’AppStore et sera donc prochainement disponible.
« Une douce réinvention »
Ce n’est donc plus une « révolution » digne de celle de Gutenberg, mais une « douce réinvention », – la formule est de Jérémie Engel – qu’engage la presse. Et du coup, les grands gagnants du passage sur tablette pourraient bien être les pure players, s’ils arrêtent de jouer les grands absents. Il faut dire que le développement d’une application dédiée coûte cher, environ un mois de travail. S’il se fait en interne, pour une structure légère, c’est de l’ordre de 5000 à 10 000 euros. La presse papier a souvent décidé de mettre davantage de moyens : autour de 40 000 euros pour l’appli Libé, au moins 100 000 pour celle de Wired. Pour ce prix là, on a une application qui exploite pleinement les ressources de l’iPad, avec une maquette qui respecte celle du papier, sans en être un simple défalque, et une ergonomie entièrement repensée.
Le site web spécialisé mac4ever, a mis à disposition de ses lecteurs une application gratuite, différente de celle pour iPhone, qui jouit de bons retours de la part des utilisateurs. « Pour nous, c’est beaucoup plus simple, explique Didier Pulicani, directeur de la publication de Mac4ever. Nous sommes un site internet, nous partons donc de contenus numériques. Et contrairement à la presse traditionnelle, nous ne pensons pas en terme de papier. » En éliminant l’idée même de journal, le support vers iPad se trouve considérablement facilité, sans maquette à transposer, sans pagination à respecter, sans format berlinois à faire tenir sur un écran de 9 pouces. Et donc un contenu qu’il est possible de fournir de façon bien plus souple. L’application mac4ever propose par exemple aux lecteurs de télécharger les articles qu’ils souhaitent, pour pouvoir ensuite les lire, là où le Wi-Fi ferait défaut. Elle est également plus légère que la lecture du site sous Safari, où il faut chaque fois charger l’intégralité de la page.
Dans une interview accordée au Journal du Net, Laure Sauvage, spécialiste de l’ergonomie pour Benchmark Group, considère que sur l’iPad, les réflexes de l’utilisateur sont des réflexes d’internaute, et non de lecteur papier. Et pour monétiser l’information sur la tablette de la tentation, il faut selon Didier Pulicani, proposer des fonctionnalités en plus. Des notifications push, la suppression de la publicité, qui permet d’alléger considérablement les pages et de fluidifier la navigation... Avec l’iPad, une presse déprimée a vu ses espoirs renaître. C’est désormais à elle de trouver le bon équilibre entre contenus de qualité, lisibilité, légèreté et ergonomie.
