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Le Monde en pleine utopie

Le 31 Mai 2010 dans Old fashion media par Emmanuel Schwartzenberg

A dix jours d’une AG cruciale et alors qu’aucun repreneur n’a déposé d’offre officielle, les dirigeants du Monde embellissent la situation du groupe. Les pertes du quotidien sont déjà estimées à 7 millions d’euros pour 2010. Les ventes au numéro sont en baisse de 8,6% depuis le début de l’année et les recettes publicitaires ont été en recul, l’an dernier de 20%.

A dix jours d’une assemblée générale cruciale des rédacteurs du Monde, le groupe vit dans un monde irréel. La question va être posée aux salariés de trancher entre plusieurs offres de rachat alors qu’aucune d’elle n’a été formellement déposée.
Des discussions approfondies ont été engagées avec Le Nouvel Observateur-Prisa, d’un côté, Mathieu Pigasse- Xavier Niel (Iliad-Free), Pierre Bergé, de l’autre mais nul ne sait s’ils vont ou non se rétracter. Tous ont eu connaissance des informations de la data room, ce qui met, pour la première fois, les candidatures à égalité dans la mesure où Claude Perdriel, le patron fondateur du Nouvel Observateur, membre du conseil de surveillance du Monde depuis 2003, y a accès depuis cette date.
Souvent évoquée, la proposition de Carlo de Benedetti, propriétaire de l’Espresso, reste dans les limbes et celle du groupe Ringier qui s’apprêterait "à regarder le dossier" reste très hypothétique.
Comme le dit, avec une certaine candeur, Eric Fottorino, président du directoire du Monde dans une interview au Journal du Dimanche (propriété de Lagardère Active actionnaire du Monde SA) du 29 mai : Nous attendons que ces différents acteurs fassent des offres fermes d’ici au 30 juin.
Les salariés du Monde vont-ils disposer, d’ici le 10 juin, des éléments objectifs leur permettant d’apprécier la nature de chaque offre afin de mieux les comparer les unes avec les autres ? Le temps leur est déjà compté...
Il y a fort à penser que la théorie du chaos, largement exploitée par Alain Minc et Jean-Marie Colombani en 2004, soit de nouveau mise à profit. Celle-ci se résume ainsi : soit vous acceptez l’offre- certes imparfaite mais bien réelle- soit vous prenez la responsabilité d’amener l’entreprise devant le tribunal de commerce. Ce qui soit dit en passant, à permis à Libération de survivre.
Le scénario de la dramatisation, écrit d’avance, n’attend plus qu’un mot des auteurs pour être livré aux producteurs mais il convient, avant de la délivrer, d’anesthésier le public des lecteurs et des salariés pour mieux lui imposer le choix final.
Eric Fottorino qui ne manque pas de talent pour bercer son auditoire précise dans la même interview du JDD : "Le résultat d’exploitation du groupe est redevenu légèrement positif. Tous nos titres gagnent de l’argent à l’exception du quotidien qui n’en est pas loin, et dans une moindre mesure, Le Monde Diplomatique
.
" Et David Guiraud, vice-président directeur général du Monde, ajoute que "Le groupe est assaini. Sa dette est actuellement de 25 millions d’euros, sans compter le remboursement des ORA (Obligations Remboursables en Actions) Avec 60 à 70 millions apportés par de nouveaux investisseurs, le groupe peut reprendre son développement".

40 millions d’euros de pub net

Aucun repreneur n’a encore osé manifester pareil optimisme. Les chiffres qui ont été communiqués au sein de la data room et dont Gilles Van Kote, président de la SRM, a aussi eu connaissance, font état d’une perte prévisionnelle de 7 millions d’euros pour le quotidien. Avec un montant global de 40 millions d’euros, les recettes publicitaires nettes du quotidien en 2009, ont connu une baisse de 20% par rapport à 2008. D’après les premières indications sur 2010, ce montant sera difficile à atteindre cette année où l’on peut s’attendre à un résultat inférieur de 5 à 7 % par rapport à 2009.
Avec un chiffre OJD de 102 041 exemplaires en moyenne cumulée depuis le début de l’année, les ventes du quotidien ont accusé un repli de 3,8% sur d’avril 2010 (où la baisse a été masquée en raison des grèves et des non-parutions). Depuis le début de l’année, la baisse des ventes du Monde est de 8,6% et les premiers chiffres enregistrés sur Paris périphérie sur le mois de mai, confirment cette tendance, avec un repli de 7,8%. Hors comptes aux tiers, c’est-à-dire ventes aux hôtels et compagnies aériennes, les ventes du quotidien, abonnements postaux et portage inclus, se situent désormais à 233 000 exemplaires.
Les recettes publicitaires nettes du Monde Magazine ont été en 2009 de 4 millions d’euros et n’ont pas connu d’amélioration sur ce premier semestre. Ni sur celui des ventes. La nouvelle formule de l’hebdomadaire n’a donc pas eu les résultats escomptés sur le plan commercial. Le Monde 2, imaginé par François Siégel, Jacques Buob et Alain Frachon, tirait mieux son épingle du jeu que son successeur, même si ce supplément était favorisé par la vente des produits plus, disques et cd. Le pronostic vital de ce supplément est donc clairement engagé.
Loin d’avoir assaini la situation, le groupe Le Monde se dirige donc tout droit vers le tribunal de commerce début juillet et la plupart des repreneurs savent désormais que la somme de 60 à 70 millions d’euros suffit pour prendre le contrôle du Monde SA à mais qu’elle reste très insuffisante pour remettre l’entreprise à flot.

Minc arrache la neutralité de Prisa

Tous savent qu’il va falloir investir 100 millions d’euros au minimum.
Le Nouvel Observateur dispose d’après l’auto interview de Denis Olivennes dans le Nouvel Observateur, de 100 millions de fonds propres et d’une trésorerie disponible de 15 à 20 millions d’euros par an, mais pourra- t-il affecter l’intégralité de ces sommes au redressement du Monde sans réduire à néant toute sa marge de manœuvre ?
Mathieu Pigasse et Pierre Bergé disposent de 100 millions d’euros et même davantage, mais jusqu’où seront -il prêts à partager le contrôle de l’entreprise avec Xavier Niel qui dispose, avec Iliad, d’un trésor de guerre, permettant de surenchérir ?
Pour contrer l’offre Pigasse, Le Nouvel Observateur peut toujours abattre sa carte maîtresse qui justifie son alliance avec Prisa : demander au groupe espagnol d’exiger que le repreneur lui rachète les 15% qu’il détient dans le Monde SA sur la base de leur valorisation, en 2004, soit cinquante millions d’euros. Prisa en a parfaitement le droit.
C’est Alain Minc qui a permis cette alliance en obtenant la neutralité de Prisa dans l’hypothèse où le Nouvel Observateur rachèterait Le Monde. C’est d’ailleurs moins pour prendre une revanche sur son éviction du Monde, à l’époque par Claude Perdriel, que l’ancien président de conseil de surveillance du Monde soutient cette offre, que pour préserver des liens avec la future équipe du journal car il n’en a aucune, Mathieu Pigasse et Xavier Niel, représentant une nouvelle génération de patrons.
Détenteur de 17% des actions du Monde SA, Lagardère dispose des mêmes droits et peut faire valoir la même clause. La plupart des personnalités impliquées dans le dossier considèrent que la question du rachat des parts de Prisa ou de Lagardère ne se pose pas, car si l’un des deux groupes s’opposait à la recapitalisation envisagée, il placerait le journal dans une situation de faillite et pourrait être poursuivi en responsabilité. De là à imaginer que Prisa ou Lagardère vont accepter sans réagir une augmentation de capital ramenant leur participation dans Le Monde SA à des niveaux compris entre 7 et 8% est une autre utopie. Il y va de la crédibilité de leur signature dans toutes les affaires dans lesquelles ces deux groupes sont engagés.
Assurer que l’arrivée d’un nouveau repreneur ne se traduira pas une remise à plat générale de l’entreprise et de toutes ses entités constitue un autre mensonge. Chaque titre sera redéfini et un plan social mis en route si le nombre de départs, suscité par la clause de cession, n’est pas suffisant. Quelles sont les autres recettes possibles si l’on sait qu’il va falloir économiser 15 à 20 millions d’euros en année pleine pour remettre le groupe à l’équilibre ?

Absence de projet rédactionnel

Dernière illusion perdue aussi, semble t-il, celle du contenu. Parler du Monde, de son indépendance, de l’attachement que l’on porte à la rédaction, sans évoquer, une seule fois, comme l’a relevé mediapart, le moindre projet rédactionnel laisse songeur. Les repreneurs voudraient faire croire que leur rachat n’a pas d’autre motivation que politique qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Le silence absolu sur l’offre rédactionnelle va alimenter la suspicion d’un rachat de Nicolas Sarkozy, Dominique Strauss Kahn ou de tout autre candidat à l’élection présidentielle. Et ce ne sont pas les déclarations de foi de tel ou tel candidat qui éteindront les suspicions mais l’exposé d’un véritable projet rédactionnel.
Son besoin est pressant et il ne faut pas s’intéresser au Monde pour ne pas en avoir conscience.
En feuilletant, chaque jour Le Monde, un lecteur commence par la Une qui comprend, hormis une manchette d’actu et un éditorial, des renvois sur des enquêtes intérieures, la page 2 est devenue un digest ressemblant à la compilation d’un moteur de recherche qui n’aurait pas rafraîchi ses données, la page 3 , excellente au demeurant, traite de sujets magazines. Il faut donc arriver sur les pages internationales de la page 4 pour entrer de plain-pied dans l’actualité.
Si l’on ouvre le journal par la der, on découvre deux chroniqueurs, talentueux et non dénués d’humour, puis la page écrans, la météo, le carnet du jour et on a encore tourné quatre pages pour entrer dans la réalité du quotidien.
Cette observation est peut-être infondée et Le Monde se devait de bouleverser son chemin de fer en proposant une nouvelle grille de lecture. Mais, celle qui nous est proposée s’est traduite par une chute des ventes qui n’a pas dû échapper à tous les repreneurs. Du moins, à ceux que cela intéresse.

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3 Commentaires

  1. Freddy le 31 mai 2010

    Même s’il est fort sombre, cet excellent tableau est très réaliste et ne fait que confirmer ce que j’ai toujours souligné depuis le début des grandes manoeuvres de la recap’ : 1/ il faut au minimum 100 millions d’euros pour reprendre et relancer Le Monde, sauf à considérer qu’il faut juste le maintenir en survie artificielle jusqu’à l’élection présidentielle de 2012 ; 2/ l’équipe actuelle de direction a été incapable de redresser la barre. Pis encore, sa politique d’épicier à courte vue favorisant les copains n’a fait qu’empirer les choses ; 3/ personne ne parle d’une réforme rédactionnelle alors que l’inéluctable reprise en main de la gestion du journal, qu’elle se fasse avec ou sans plan social, ne pourra réussir que si l’on coordonne les moyens humains aux ambitions éditoriales.

    Il faut une remise à plat totale des chaînes de fabrication de l’info, celle du Monde papier et celle du monde.fr. Il faut une mutualisation des forces rédactionnelles travaillant sous la marque Le Monde. Il faut aussi inciter les vieux hiérarques au départ, ceux qui croient encore avoir le monopole de l’information. Il faut expérimenter tout le temps sur le web et redonner beaucoup de souplesse au papier en supprimant ce qui n’a aucune valeur ajoutée (la magnifique page 2 concoctée lors de la dernière énième nouvelle formule en est l’exemple type, l’invention la plus stupide de la presse papier du 3e millénaire). Mais tout cela sera difficile avec les effectifs actuels, écoeurés pour certains par ce que Colombani puis Fottorino ont fait de leur journal, et découragés pour la plupart. Les seuls à être contents sont les mauvais qui ont profité des grandes vagues de départs pour obtenir des postes que leurs seules qualités ne leur laissaient pas l’espoir de briguer. En fait, il y a eu beaucoup de bons journalistes du Monde. Mais ils n’y travaillent plus.



  2. Lulu77 le 31 mai 2010

    Est-ce le portrait des élites françaises ?



  3. Lulu77 le 31 mai 2010

    Ou une description de l’effet Minc ? J’hésite.



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