« Le Monde » court après 125 millions d’euros
Menacé d’un dépôt de bilan, le groupe cède son imprimerie à un société espagnole sans crédibilité, fait un trait sur Télérama et brade son indépendance à Prisa.
Le Monde a besoin de 125 millions d’euros pour se désendetter et rétablir sa trésorerie et non de 50. Le groupe doit en effet rembourser 70 millions d’ORA (Obligations remboursables en actions), assurer les besoins de fonds de roulement d’un montant de 30 millions d’euros et couvrir les 25 millions d’euros de déficit.
Le groupe qui affiche un déficit cumulé de 200 millions d’euros depuis 2012, va se retrouver fin juin en cessation de paiement s’il ne parvient pas à faire rentrer de l’argent frais. La plupart des créanciers repoussent toute idée d’un rééchelonnement de la dette et veulent être remboursés en temps et en heure. Ce sont eux qui dictent le tempo même s’il est d’usage que les banques fassent preuve d’une certaine souplesse dans les versements, si Le Monde met en route un plan de recapitalisation. Pour être certain que Le Monde procédera à cette recapitalisation, BNP Paribas a consenti un prêt relais de 25 millions d’euros, nanti sur Télérama, qui arrivera à échéance le 31 mars 2011. Autrement dit, si ce prêt n’est pas remboursé d’ici là, la banque deviendra propriétaire de Télérama pour 25 millions d’euros !
C’est d’ailleurs parce que ces 25 millions d’euros sont aujourd’hui épuisés que Le Monde se retrouve en situation d’urgence. Des ORA d’un montant de 22 millions d’euros, dont 5,7 souscrites par BNP Paribas, doivent être remboursées d’ici le 1er janvier 2012. Les 47 millions d’ORA restantes doivent être remboursées d’ici le 1er janvier 2014, 12 millions étant souscrites par La Stampa, 12 par Publicis. Ces dernières ORA étant nanties sur Publicat, la régie du Monde qui commercialise entre autres Telerama, le groupe Publicis présidé par Maurice Lévy, en deviendra automatiquement propriétaire si elles ne sont pas remboursées d’ici là.
Sans plan massif de recapitalisation, Le Monde peut donc se retrouver en dépôt de bilan ou sous administration judiciaire. Ce ne sont pas les recettes publicitaires, atones jusqu’en octobre, toujours en baisse et les ventes du journal (99 518 ventes au numéro en février et 132 582 abonnés) qui vont assurer les fins de mois.
Pour ce financement, David Guiraud, directeur général du Monde, et Éric Fottorino procèdent simultanément à la vente de l’imprimerie, la cession de Télérama et une augmentation de capital. Une triple démarche qui devrait permettre de lever 125 millions d’euros si aucun obstacle économique, politique, financier ou technique ne survient.
Or, la première opération soulève déjà un problème. L’imprimerie du Monde serait cédée à Imcodavilla, « un opérateur espagnol associé à un important investisseur financier français. L’investissement est évalué à 25 millions d’euros », comme le précise le communiqué du 9 avril du Monde rendu public après le conseil de surveillance. Imcodavilla est un modeste imprimeur espagnol dont le siège social est à Avila et qui imprime dans sa deuxième implantation madrilène 20 minutos. Il a recours à des machines allemandes Man Roland et KBA qui ne sont pas utilisées par Le Monde puisque le quotidien est imprimé sur des rotatives suisses, des wyfag qui sont restées, il est vrai, à l’état de prototypes, et n’ont jamais très bien fonctionné. Lorsque l’on connaît les difficultés de repérage, de calage des plaques d’impression, du contrôle de la quadrichromie essentielle pour la publicité, on est conduit à s’interroger sur la viabilité d’un tel repreneur. Comment ne pas sourire à cette phrase du communiqué, « cet opérateur doit procéder à la modernisation de l’outil industriel », si l’on sait par ailleurs que son chiffre d’affaires est de 9 millions d’euros par an.
De toute évidence, Imcodavilla est un faux nez appuyé par un investisseur qui pourrait être, par exemple, la Caisse des Dépôts. La solidité de cet établissement serait, en effet, de nature à rassurer le syndicat du Livre que l’on sait particulièrement attentif aux problèmes d’impression comme à la garantie de l’emploi. Nul ne s’explique autrement leur attentisme en ce moment.
Cette première opération étant considérée, sauf réaction toujours imprévisible des ouvriers, Le Monde estime que la vente de Télérama est d’une certaine façon actée. De deux choses l’une, ou le groupe présidé par Éric Fottorino, parvient d’ici un an à trouver un repreneur qui mettrait plus de 25 millions d’euros – on espère même trouver l’oiseau rare qui s’engagerait pour 50 millions d’euros – ou on ne le trouve pas et dans ce cas, Le Monde est libéré d’une dette de 25 millions d’euros. Quel industriel des médias rachèterait, dans un contexte économique difficile, cet actif sévèrement concurrencé par le Net qui regorge de programmes et critiques TV ? Surtout s’il sait que dans un an, le vendeur actuel n’en sera plus propriétaire.
100 millions, le prix du Monde
L’heure n’est pas à la dépense et Le Monde peut s’estimer rassuré que le groupe Prisa soit disposé à prendre 51% des parts du Monde SA en apportant dans un premier temps 50 millions d’euros. D’après nos informations, L’Espresso de De Benedetti ne serait plus en piste et Prisa serait le seul actionnaire majoritaire du Monde SA. Certes, ce groupe espagnol est avec 4,8 milliards d’euros, sévèrement endetté, mais il a été racheté par Liberty Action Holdings, un fonds d’investissement américain qui a injecté 660 millions de dollars de dollars et il laisse, avec 30% des actions, la famille Polanco aux commandes. Celle-ci devra donc rendre compte à son actionnaire américain de sa stratégie mais comment celui-ci pourrait-il considérer que le rachat du Monde, le journal de référence français pour 50 millions d’euros constitue une mauvaise opération ?
Même s’il lui faudra naturellement, lorsqu’il sera l’actionnaire en titre et le patron unique, rembourser les ORA. A ce propos, le site Mediapart considère qu’il pourra obtenir une décote de 30 à 50% sur les titres. Ce qui mettrait le prix total du Monde à 100 millions d’euros maximum.
Là encore, le conseil de surveillance du Monde du 9 avril est sans ambiguïté lorsqu’il fait allusion à cette augmentation de capital. « Cette opération indispensable de renforcement des fonds propres du groupe aurait pour conséquence la dilution des actionnaires historiques qui deviendraient minoritaires ». Autrement dit, la société des rédacteurs du Monde, les sociétés de personnel, l’association Hubert Beuve-Méry qui contrôlent, à travers LMPA, Le Monde et Partenaires Associés, le Monde SA, la société éditrice et disposent d’un droit de veto au conseil de surveillance perdraient ce pouvoir absolu institué il y a 63 ans.
Ils ne disposeront plus d’un droit de veto que sur la nomination du président du directoire du groupe comme Jean-Marie Colombani l’aura appris à ses dépens. La SRM pourra seulement approuver ou rejeter la nomination d’un directeur de la rédaction qui lui sera proposé.
Les sociétés de personnel disposaient d’un droit de regard sur la gestion de l’entreprise, elles n’auront plus rien. Tout au plus une charte éditoriale associée à un code de bonne conduite des entreprises inspiré du droit anglo-saxon.
A supposer qu’ils en aient la possibilité, deux acteurs peuvent encore contrarier l’application d’un tel schéma, Lagardère et la Société des Rédacteurs du Monde. Le premier actionnaire du Monde SA avec 17,27% des parts et du Monde Interactif avec 34% dispose d’un droit de préférence et de premier regard sur toute cession du Monde. Il peut donc s’opposer à la cession du Monde à Prisa et exiger qu’on lui rachète ses 17% au prix auxquels il les avait achetées, soit 50 millions d’euros. Ce sera, à n’en pas douter, la seule option choisie. D’une part, Arnaud Lagardère a annoncé qu’il allait céder toutes ses participations minoritaires, de l’autre, il se doit de clarifier sa stratégie en vue et à l’issue de la prochaine assemblée générale de son groupe le 27 avril prochain.
La Monde interactif 100% Lagardère
Pour éviter une très longue procédure, opposant Le Monde à Lagardère sur le montant de l’estimation de départ, les dirigeants du journal vont dans un premier temps suggérer à Lagardère, de prendre le contrôle à 100% du Monde Interactif. Cette proposition est d’autant plus facile à tenir que ni LMPA, ni même Le Monde SA n’ont de véritable contrôle sur Le Monde Interactif.
L’imprimerie cédée à un espagnol, les activités internet passant sous la coupe de Lagardère, une régie publicitaire du Monde menaçant d’être intégrée au groupe Publicis, le titre étant susceptible d’être racheté par Prisa, filiale d’un fonds américain, il n’y a pas un collaborateur passé ou présent du Monde qui ne soit pas surpris, sinon consterné par une telle évolution. Dans un contexte normal, les sociétés de personnel, à commencer par la SRM, qui doivent approuver cette opération par un vote des deux tiers s’y opposeraient sans coup férir.
En prenant une telle décision, les journalistes, les salariés risquent de précipiter leur journal dans les mains d’un administrateur judiciaire. Une option aléatoire qui n’entraîne pas forcément la disparition du titre mais risque de lui faire perdre, selon les engagements du repreneur retenu tout ou partie de ses statuts.
Les responsabilités qui pèsent sur Gilles Van Kote, président de la Société des Rédacteurs du Monde, sont écrasantes. Éric Fottorino, président du directoire, et David Guiraud, directeur général du Monde, s’efforcent de le rassurer sur toutes les garanties d’indépendance qu’ils ont obtenu de Prisa. Et ils s’engagent, bien entendu, sous l’égide de Louis Schweitzer, président du conseil de surveillance, à les défendre bec et ongles. Mais les nouveaux statuts ne permettront-ils pas à Prisa d’écarter ces dirigeants si la stratégie de ce journal encore français n’évolue pas dans le sens souhaité par ce nouvel actionnaire ?
