"Le Monde" : Alain Minc veut se faire justice
Lundi prochain, le Conseil de Surveillance du Monde va décider de l’avenir du groupe. Aujourd’hui, les rédactions ont plébiscité l’offre Bergé-Niel-Pigasse, mais le trio Perdriel, Orange, Prisa n’a pas dit son dernier mot.
La dramaturgie est totale. Alors que les journalistes du Monde, de Télérama et du Monde Interactif ont montré sans ambiguïté leur préférence pour le trio Bergé-Niel-Pigasse, l’offre rivale portée par le Nouvel Obs, Orange et Prisa se maintient et attend le jugement final du conseil de surveillance ! Une décision certes opiniâtre, mais qui va à l’encontre des engagements pris devant le personnel du Monde par Claude Perdriel, le propriétaire du Nouvel Obs. Dans une communication sibylline, c’est Orange qui a pris les devants - à l’initiative de qui d’ailleurs ?- pour rappeler la volonté de tous les partenaires de l’offre POP d’aller jusqu’au bout.
La situation est donc claire, désormais. Ce sera le conseil de surveillance contre les rédactions, les caciques contre les employés, les administrateurs contre les administrés... Pour l’emporter l’une des deux parties doit cependant l’emporter largement. En effet, lundi lors du vote qui scellera l’avenir du quotidien de référence de la presse française, la partie gagnante sera élue à la majorité qualifiée, soit 14 voix sur 20 - précisément le choix de l’offre se fait à la majorité simple, mais le changement des statuts du groupe qui entérine la nouvelle répartition du capital nécessite une majorité qualifiée. Les représentants du personnel en possèdent 8, l’association Beuve-Méry, qui a apporté son soutien à POP, compte pour 2, et, bien entendu, Claude Perdriel qui siège au conseil de surveillance a prévenu qu’il s’abstiendrait au moment du vote.
Coup de balai
L’issue pourrait être catastrophique. Si le Conseil de surveillance venait à désigner l’offre POP, s’opposant alors à la SRM, le processus serait bloqué et précipiterait le groupe Le Monde au tribunal de commerce , avec à la clef une cessation de paiement aux conséquences dramatiques. En effet, cela priverait la SRM de son droit suprême, de s’opposer à une direction qu’elle n’a pas souhaité. Or, en 2007, c’est précisément en usant de ce pouvoir que les rédactions du Monde avaient réussi à mettre dehors, d’un grand coup de balai salvateur, l’homme qui murmure à l’oreille de Nicolas Sarkozy, Alain Minc. La cicatrisation fut douloureuse, et voilà maintenant que le conseiller présidentiel est en position favorable pour prendre sa revanche. Ce proche du groupe Prisa avait en effet promis, il y a quelques semaines, au Président de la République de "régler cette affaire", au plus tôt - comprenez de tout faire pour empêcher un opposant politique de s’emparer du Monde. En mariant, le groupe de presse espagnol avec Le Nouvel Obs, Alain Minc, chevauche le bon destrier... Tout du moins, le croit-il. Claude Perdriel a l’empressement et peut-être la maladresse d’un homme qui, au soir de sa vie, aperçoit le rêve de posséder Le Monde. Et avec Orange à ses côtés, l’assurance de faire bonne figure aux yeux de l’histoire, qui ne conjugue plus l’avenir de la presse autrement que virtualisée.
Et si cela ne suffisait pas, nul doute que le message a été parfaitement entendu des administrateurs industriels du Monde. Un vote en faveur du trio BNP entrainerait automatiquement une restriction des aides de l’Etat... Eric Fottorino, le président du directoire du Monde, a certainement cru souhaitable de révéler la teneur de son entretien avec Nicolas Sarkozy, cela ne pouvait en effet que re-mobiliser les troupes, mais c’était aussi prendre le risque de convaincre les administrateurs qu’il était impératif de ne pas froisser l’hôte de l’Elysée. Voilà précisément, le genre de situation qu’il aurait fallu éviter ; le dilemme est l’ennemi du vote de lundi, qui bien au contraire nécessite une majorité franche, presque une unanimité.
Proche de Pigasse
La candidature de Claude Perdriel a accumulé les erreurs aux yeux des rédactions du Monde. Oubliant d’entrée de se poser en rénovateur, il a porté l’opprobre sur l’Internet, mais aussi désigné Denis Olivennes comme directeur, alors que ce dernier n’a pas la cote auprès des rédactions. Sans parler du soutien d’Orange, qui ne peut que cacher difficilement son rôle de vigie politique dans cette affaire. Un costume que Stéphane Richard, son directeur général, proche autant de Matthieu Pigasse que de Xavier Niel a enfilé à contre coeur, mais sans autre choix. Enfin, le groupe espagnol Prisa n’a jamais été clair sur ses intentions, et personne ne semble vraiment persuadé qu’il offrira une solution pour l’imprimerie Le Monde, en manque de financement à hauteur de 50 millions d’euros.
Devant autant d’incertitudes, les journalistes du Monde ont donc préféré se jeter dans les bras d’inconnus. Car, il est encore bien difficile de savoir ce que le trio BNP réserve réellement, lorsqu’il sera au pouvoir. Le projet déposé lors de la candidature auprès de Calyon insiste largement sur les garanties d’indépendance données aux rédactions, mais de la ligne éditoriale, ou des personnes qui mèneront l’entreprise à bien, il n’est pas question. Le trio avait indiqué vouloir conserver la direction actuelle, avec Eric Fottorino et David Guiraud, mais comment penser que des hommes d’affaires aussi avisés feraient l’erreur de conserver un tandem qui n’a su trouver les solutions pour éviter la situation actuelle. Quel pompier en effet garderait avec lui, le pyromane, une fois l’incendie éteint ? Qu’importe, les rédactions du Monde ont montré on ne peut plus clairement, qu’il valait encore mieux ce saut dans l’inconnu, qu’avoir la plume et les mains liés...
