La vérité sur MegaUpload
MegaUpload bloqué. Son actionnaire arrêté. Il est temps d’analyser le modèle de ce site atypique qui a provoqué la colère des autorités américaines.
Hier, la justice américaine a frappé un grand coup avec ce souci de l’organisation et de la maîtrise qui lui est chère. En un clin d’œil, comme un filet géant qui se referme sur sa proie, le FBI obtenait le blocage des serveurs de MegaUpload et faisait arrêter dans sa résidence de luxe en Nouvelle Zélande le cerveau de l’affaire, un certain Kim Schmitz, qui apprécie aussi le surnom Kim Dotcom. Dans l’acte d’accusation, la justice américaine n’y va pas avec le dos de la cuillère, qualifiant les activités de MegaUpload de "criminelles", ce qui fait du fondateur du site de partage de fichiers - qui émarge tout de même à la treizième place mondiale en terme d’audience, loin devant notre champion français, Dailymotion - un gangster de la trempe d’un Al Capone des réseaux.
Le cas MegaUpload empoisonne depuis des mois déjà le débat sur Internet. Car, comme cela s’est déjà vu sur le réseau des réseaux, les sites ouvertement illicites sont des arguments précieux autant pour les "anti" que pour les "pro" échanges. Les premiers utilisent MegaUpload comme épouvantail, et demandent leur interdiction et si possible que les instigateurs soient traduits devant la justice. Et leurs adversaires défendent une proposition toute autre en affirmant que les échanges de fichiers, mêmes illicites, font partie d’une nouvelle acception sociale de la culture.
77ème site français
Aux hommes et aux femmes politiques d’arbitrer ce conflit qui prend parfois une dimension impressionnante, avec des arguments qui n’ont plus rien de loyaux ou raisonnés, mais versent dans l’insulte, voire la menace. Jusqu’à présent, en France et aux États-Unis, la loi avait été claire : l’échange est apparenté au piratage, bien qu’il n’y ait pas enrichissement des protagonistes. Les américains n’ont pas souhaité mettre en place une législation spécifique comme cela fut le cas en France avec Hadopi. De fait, aux États-Unis la sanction est immédiate et brutale dans le cas de téléchargements illicites avérés. MegaUpload tombe sous le coup d’une infraction à la propriété intellectuelle, autant dire que la peine encourue risque d’être substantielle pour les dirigeants de la plateforme. Ceux-ci se défendront certainement en prétextant qu’ils n’avaient jamais voulu encourager le piratage des œuvres, se contentant de mettre à disposition un "disque de stockage" en ligne sur un serveur.
Dans ce feuilleton à rebondissement, deux points méritent un examen attentif. Il s’agit de l’audience du site en France, pays de l’Hadopi, et des revenus de MegaUpload, révélés par le FBI. Depuis plusieurs mois, l’audience du site et de ses nombreuses composantes a été l’occasion de spéculations. Les anti et les pro étaient d’ailleurs relativement d’accord pour dire qu’elle était considérable, et qu’il fallait agir, mais pas dans le même sens... En fait, l’audience du site mesurée par le panel Médiamétrie sur la France est relativement stable sur une année. En novembre 2011 elle était de 4,575 millions de visiteurs uniques (VU), ce qui en fait le 77ème site français, loin derrière YouTube ou Dailymotion. Cette audience n’est pas le record du site, puisque MegaUpload avait atteint 5,498 millions de VU en décembre 2010 ! L’audience de MegaUpload n’a pas grand rapport avec l’installation d’Hadopi, d’ailleurs, puisque le site a connu une montée rapide - 2,836 de VU - en décembre 2009 pour se stabiliser autour des 4 millions depuis plus d’un an. La migration des P2Pistes s’est peut-être réalisée, mais elle n’est pas évidente à traduire dans la courbe d’audience d’un service qui faisait plutôt bien ce pourquoi il avait été conçu, et doit son succès notable à ses qualités intrinsèques avant tout.
25 millions de dollars par an
Idem pour les revenus générés. Le FBI a affirmé que le site avait rapporté 175 millions de dollars, entre les revenus des comptes "premium" et la publicité, dont 150 millions sur les seuls abonnements "premium", et 25 millions pour les recettes publicitaires. Le site existe depuis 2005. En moyenne il aurait donc rapporté 25 millions de dollars par an... C’est peu, pour un site qui annonce 180 millions de visiteurs uniques dans le monde entier - un chiffre qui n’est pas corroboré par Comscore qui annonce 95,508 millions de visiteurs uniques en décembre, juste devant Dailymotion, soit la 32ème place mondiale !
Iil n’est pas exclu que le FBI ait grossi la facture pour convaincre de la légitimité de son action. Spotify, Deezer, sans parler d’iTunes, dont le chiffre d’affaires sur la musique dépasse les 16 milliards de dollars, sont des géants économiques comparés à MegaUpload ! De là à dire que la formule n’est pas convaincante... Ce serait trop facile, car l’offre premium avait certainement de beaux jours devant elle, comme l’indique son audience mesurée par Nielsen en France. L’url Megaupload premium connait une constante progression de son audience depuis un an, passant de 230 000 VU à plus d’un million en novembre dernier. Ce qui ne veut pas dire qu’un million de personnes étaient abonnées en France, bien entendu.
Cependant, la montée en puissance de ce modèle par forfait proposé par MegaUpload tend à démontrer que les consommateurs y trouvaient en partie ce qu’il désiraient, et surtout les séries ou les films. D’ailleurs l’url "séries" de la plateforme décroche la palme de la catégorie "contenu", avec 700 000 VU en novembre. De quoi apporter de l’eau au moulin de ceux qui y voient la satisfaction d’une demande liée à la frustration des amateurs face à la chronologie des médias... Un sujet défendu par Hadopi, dernièrement, dans un rapport qui n’a pas laissé indifférent les professionnels du Septième art.
