La valeur d’EMI n’attend pas le nombre des années... pour s’effondrer
Encore un paradoxe de notre époque, que gouverne la spéculation. La valeur de la vénérable maison de disques anglaise EMI s’est effondrée depuis son rachat en 2007, pour 4,2 milliards de livres (4,7 milliards d’euros), par le fonds d’investissement privé anglais Terra Firma. Trois ans après, le PDG de ce fonds, Guy Hands, ne valorise plus EMI qu’à 2,2 milliards de livres. Soit 2 milliards de moins qu’il y a trois ans.
C’est ce que révèle une lettre de Guy Hands envoyée en novembre dernier à la banque américaine Citigroup – qui a financé le leverage buy-out d’EMI (rachat par effet de levier) à hauteur de 2,6 milliards de livres – et que cette dernière a communiquée à la SEC, dans le cadre de la procédure qui l’oppose désormais à Terra Firma. Guy Hands a en effet porté plainte contre Citigroup, qu’il accuse de lui avoir caché, dans la dernière ligne droite des négociations, que les autres candidats en lice pour racheter EMI s’étaient retirés. Et de lui avoir ainsi fait payer le prix fort, au dessus de sa valeur réelle.
Le banquier était-il un requin sans scrupule ? Ce sera à Guy Hands d’en faire la démonstration. Mais les deux font bien la paire, qui se sont montrés capables de diviser par deux la valeur d’une grande major de la musique en l’espace de trois ans, jusqu’à faire partir 2 milliards de livres en fumée dans l’intervalle. Même le téléchargement illégal et ses millions d’adeptes ne seraient pas parvenus à ce résultat. De quoi se demander sérieusement ce qui nuit le plus à l’industrie musicale.
Seul le grippage des montages financiers qui ont présidé au rachat d’EMI par Terra Firma, conséquence directe de la crise financière qui devait sévir quelques mois plus tard, est à l’origine de sa forte dépréciation entre 2007 et 2010. Bien en peine de faire face aux échéances de sa dette, que Citigroup a refusée de renégocier, la maison de disques est au bord du gouffre. Guy Hands cherche à mobiliser des investisseurs pour injecter 120 millions de livres dans son capital, afin de la mettre à l’abri jusqu’au printemps 2011. Mais à défaut d’honorer les échéances suivantes, EMI pourrait passer sous le contrôle de la banque.
Nasse financière
Cette situation intervient alors que le traitement de choc administré par Terra Firma à la maison de disques depuis trois ans, à force de restructurations et de compressions de personnel, semble porter ses fruits sur un plan purement économique. La major a bien atteint son objectif de réduire ses coûts de 200 millions de livres sterling par an (227 millions d’euros). Ses résultats pour l’exercice 2009 clos le 31 mars dernier étaient en nette amélioration, avec un Ebitda (bénéfice avant intérêts, taxes, dépréciations et amortissements) en progression de 81,3 %, à 298 millions de livres sterling (185 M€), et un chiffre d’affaires en hausse de 7,4 % sur un an, à 1,5 milliard de livres.
Autre signe plutôt encourageant, la division « musique enregistrée » a multiplié son Ebitda par trois dans l’intervalle (+ 217,1 %, à 163 £M) et a vu son chiffre d’affaires progresser de 4,6 % sur un an. Tandis que le Publishing (droits d’édition) continuait à croitre (+ 14 % en terme de CA, + 19,5 % en terme d’Ebitda). Et la part du numérique dans le chiffre d’affaires global de la compagnie est passée de 20 % à 37 % en l’espace d’un an, ce qui dénote sa capacité à diversifier ses sources de revenus.
Mais la déconnexion entre la bulle financière et l’économie réelle est telle, dans le cas d’EMI, que la spéculation, bien plus qu’une décennie de piratage en ligne, pourrait avoir raison à elle seule de son intégrité. Sa vente par appartements n’est pas exclue. Guy Hands, qui l’envisageait en novembre dernier, valorisait alors le publishing à 1,46 milliards de livres et le recording à 800 millions. L’hypothèse d’une fusion avec Warner Music n’est pas non plus à rejeter.
La maison de disques n’a pas publié de résultats depuis mars 2009. L’exercice 2010 s’est pourtant bien engagé, entre un nouvel album de Depeche Mode, Sounds of the Universe, qui s’est classé numéro un dans une vingtaine de pays, et une intégrale remasterisée des Beatles qui a connu le succès que l’on sait, sans oublier quelques sorties majeures : les nouveaux albums de Air, Alice In Chain, Beastie Boys, Gorillaz, David Guetta, Norah Jones, Massive Attack, Kylie Minogue, KT Tunstall ou Robbie Williams, entre autres. Mais l’avenir d’EMI n’a peut-être plus grand chose à voir avec la musique...
