La posture hallucinante de la presse française face à Google
Comment comprendre la crise que traverse la presse online ? Probablement en lisant les articles, les tribunes, les analyses des journalistes, blogueurs ou éditorialistes français. Mais certainement pas en regardant les vidéos publiées sur le blog La voix du dodo (google vs presse française : le clash a bien eu lieu) ; vous n’y obtiendrez aucune réponse. Attention, non pas qu’elles soient sans intérêt, c’est même l’inverse, mais le visage offert par la presse française, au travers de ses dirigeants, est consternant.
Réunis autour du thème des « outils mobiles », ce concile des éditeurs de presse s’est trouvé un parfait bouc émissaire en la personne de Carlo d’Asaro Biondo, responsable de Google Europe du sud. Il est désormais bien vu de taper sur Google, ce méchant despote qui capte toutes les richesses et paupérise, d’après ses détracteurs, tout un secteur délibérément. La posture est habile mais les failles sont bien trop profondes pour ne pas y voir une attitude désespérée.
Description des vidéos
Dans ces vidéos, on y voit Nathalie Collin (NC), co-présidente du directoire de Libération, qui d’un ton péremptoire signale à son interlocuteur que la production éditoriale des entreprises de presse a une valeur. Jusque la rien de nouveau, même Google ne le conteste pas. Mais que cette valeur est, toujours selon NC, diluée dans un océan de technologies qui construit la sienne autour de ces contenus et de ceux qui les produisent. Pour résumer, les opérateurs technologiques pillent les producteurs d’information et se rémunèrent sur leur dos. C’est une contre-vérité et un raccourci dangereux. Pour ne parler que de Google, l’accusé, il a créé un outil révolutionnaire qui se propose soit d’ordonner de manière pertinente les réponses à une requête, soit de proposer les meilleures cibles (sites ou blogs) pour un annonceur. Donc Google ne capte pas et ne détourne pas mais crée de la valeur. Peut-être trop et sans réelle concurrence. C’est ce qui inquiète...
Dans ces vidéos, on y voit Philippe Jannet (PJ), pdg du Monde Interactif, critiquer Adsense, qui selon lui dévalorise les espaces publicitaires et détourne les flux financiers destinés traditionnellement à la presse. Incompréhensible, il reproche finalement à Google d’être innovant et d’avoir pensé un nouveau modèle de redistribution des budgets alloués par les annonceurs. Adsense manque probablement de transparence ou de cohérence tarifaire mais c’est une prouesse marketing, et cela confirme la nouvelle réalité du web qui consacre les masses de niche et la fameuse "longue traîne". Ce que PJ dénonce c’est le bon sens et la viabilité d’un modèle économique, curieux comme attitude.
Je vous épargne l’épisode de l’hypothétique massive évasion fiscale dont est victime l’Etat français, et de sa répercussion sur les tarifs du programme Adsense. Des propos diffamatoires qui n’enrichissent pas le débat.
Critiquer google ou ne pas assumer les échecs du passé
A l’heure où les nouveaux supports (mobile, tablet PC, electronic paper...) offrent des relais de croissance intéressants pour les entreprises de presse, il est bon de signaler qu’ils ne répètent pas les erreurs commises par le passé. Aujourd’hui, si tu veux consulter, tu payes (pas toujours mais de plus en plus) – le système paraît logique, et pourtant, à l’origine, les médias sur le web ont fait un autre pari, celui de la gratuité, des millions pages vues et des millions de visiteurs uniques. Force est de constater que les conséquences de ces choix les ont fragilisé.
Le postulat originel de considérer l’information comme un bien immatériel gratuit dont les seuls revenus publicitaires suffiraient à couvrir le coût est une impasse : les lecteurs n’ont plus perçu la valeur ajoutée des contenus éditoriaux qui leur sont proposés. D’où l’émergence rapide des blogueurs, qui ont une liberté, un ton insolent, qui interagissent avec leurs audiences et le tout gratuitement. Evidemment, sans prix, pas de revenu. Nul besoin de s’étendre sur cette équation comptable.
Par ailleurs, quelle peut être la valeur d’un espace publicitaire perçu par un annonceur si le média qui diffuse sa campagne est incapable de justifier le degré d’attachement ou de considération du lecteur à son égard ? Degré d’attachement qui est en partie fonction du prix.
Enfin, découle de ces choix, une course effrénée à l’audience qui s’appuie sur des stratégies d’équilibriste : la rédaction d’articles suppose un mix de techniques éditoriales et de "référencement" pur, le temps réel exige une actualisation intensive de l’information sans traitement de fond. Le tout au détriment d’un contenu différenciant et qualitatif.
Google n’est donc pas responsable, d’une part des choix hasardeux entrepris par les dirigeants de la presse française ces dix dernières années, et d’autre part de l’inadaptation de son modèle économique. Tellement inadapté, qu’ils n’atteignent pas le point d’équilibre alors que les français n’ont jamais consommé autant d’information.
Google coupable, mais de quoi ?
Que peut-on reprocher à l’entreprise de Mountain View ? De considérer que les news ou l’actualité ont un sens économique et s’inscrivent dans son business model. Pas vraiment, c’est de l’ingérence. De ne pas jouer les partenaires candides ? Certainement, d’autant que son impressionnante dynamique de croissance conforterait ses attitudes de prédateur. Mais les médias peuvent y remédier simplement. Le Soir en Belgique fut l’un des premiers à se "déréférencer" (lire le commentaire de Philippe Laloux sur le blog de F.Pisani). Donc, les moyens d’action existent.
Par ailleurs, Google, qui n’a probablement pas l’approche partenariale rêvée, reste poli. Il prête une oreille attentive aux complaintes des entreprises de presse alors qu’elles contribuent si peu à son chiffre d’affaire. Preuve qu’il est lucide, et qu’il a conscience de la puissance des éditeurs et de leurs éditos. Une mauvaise image est si vite véhiculée sur le web...
