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La licence radicale

Le 25 Janvier 2010 dans Le_Flouze par Aymeric Pichevin

La gestion collective prônée par la mission Zelnik pour le téléchargement et le streaming provoque des remous au sein de la filière musicale. Le but de la mission présidée par le patron de Naïve est justement de libérer la croissance du secteur, quitte à déplaire aux éditeurs phonographiques… Ces derniers se battent de leur côté pour préserver leur droit exclusif d’autoriser sur l’internet, même si certains semblent enclins à réfléchir au sujet. Nous proposons ici une mise en perspective de cette proposition, en nous appuyant sur quelques résultats d’une étude sur l’économie de la musique numérique que nous finalisons.

Les créateurs s’en plaignent depuis un certain temps : le passage au numérique a entraîné une distorsion dans la répartition des revenus entre les ayants droit de la filière. Selon nos calculs, en effet, la part de la marge variable des éditeurs phonographiques dans le prix d’un album aurait augmenté au minimum de 30% entre la vente en CD et celle en téléchargement, tandis que la part de l’artiste ou du label en licence baissait de 10% à 20% environ. Dans un marché numérique plus développé, le déséquilibre serait encore plus marqué, la part des coûts de distribution des éditeurs phonographiques s’en trouvant diluée.
Les chaînes de valeur que nous avons établies montrent que cette perte relative de revenu des artistes se retrouve également dans les services permettant une consommation de musique en abondance (streaming, téléchargement illimité, etc.) même en ne tenant pas compte des avances perçues par les maisons de disques.

Un seuil de rentabilité numérique en légère baisse

Mais si les maisons de disques, au moins les plus importantes, semblent favorisées en pourcentage, elles subissent elles aussi le passage au numérique en termes de revenu généré, le prix de vente d’un album en numérique étant plus bas qu’en physique.
Dans un monde 100% numérique, un album atteindrait la rentabilité plus vite que sur un marché du CD, mais la baisse ne serait que de 11% à 27% par rapport à la situation actuelle - le numérique permet principalement une économie sur les coûts de distribution, mais demande également un effort soutenu de promotion pour assurer la visibilité les artistes. A supposer que le marché physique continue à décliner, il faudrait donc un marché numérique sans commune mesure avec celui que nous connaissons aujourd’hui pour soutenir l’investissement des maisons de disques ! Et cela même en prenant en compte la diversification des sources de revenus et la montée en puissance des droits voisins en cours.
Tout le but de la mission Zelnik est justement de libérer cette croissance.

40% de croissance grâce aux avances

La mission Zelnik a pointé du doigt les dangers que les avances versées par les plateformes musicales aux maisons de disques pour obtenir leur catalogue font peser sur le développement d’un marché sain de la musique dématérialisée. En valeur, ces avances sont essentiellement versées aux majors. A notre connaissance ces sommes souvent importantes sont encore trop rarement redistribuées aux artistes. Leur rôle est loin d’être négligeable puisque, selon nos estimations, elles ont pu représenter environ 40% de la croissance du marché numérique en 2008.
Au-delà des déséquilibres qu’elles causent dans la filière, les avances présentent un risque structurel pour le secteur. Elles créent une barrière à l’entrée qui pourrait à terme laisser le commerce de détail de musique enregistrée s’organiser autour de quelques sociétés au fort pouvoir économique, pour lesquelles la musique ne sera pas nécessairement fondamentale.
Des avances en relation avec les coûts techniques de mise à disposition du catalogue des maisons de disques semblent en revanche pertinentes, mais elles se compteraient alors en dizaines de milliers d’euros maximum.
Le marché numérique souffre avant tout de la faiblesse de son volume. Des modèles économiques jusqu’ici non vertueux pourraient devenir bénéficiaires avec un volume de marché raisonnablement supérieur.

Les ayants droit doivent-ils s’adapter ?

Une plateforme de téléchargement à la carte nous a ainsi confié qu’elle atteindrait la rentabilité en multipliant par 1,5 son chiffre d’affaires. Selon nos estimations, on aboutirait au même résultat en diminuant le coût d’acquisition des œuvres de 11% - et les nouvelles grilles tarifaires portées par iTunes et Amazon vont justement dans ce sens. La baisse de la TVA de 19,6% à 5,5% représenterait une autre solution, mais l’accueil de Bruxelles à cette demande reste largement incertain...
Pour les services de streaming, il est vrai qu’un financement par la publicité est intrinsèquement déficitaire aux conditions actuelles du marché, les difficultés actuelles de Deezer en sont une démonstration de plus. Sans avance ni minimum à l’acte, Deezer serait rentable ou proche de l’être aujourd’hui, mais en contrepartie, le reversement aux ayants droit en serait largement affaibli.
Un rééquilibrage du secteur s’impose pour lui permettre de se développer. Il se fait peu à peu aujourd’hui par la pression des acteurs qui en ont les moyens (iTunes et Amazon en sont des exemples). Le système de type « licence légale » proposé par la mission Zelnik constituerait de fait un remède de choc aux différents problèmes évoqués jusqu’ici.
Au-delà de sa faisabilité et de la question presque philosophique sur le droit d’autoriser des producteurs qu’elle pose, il peut sembler surprenant de la mettre en application avant l’entrée en application de la loi Hadopi, supposée créer les conditions d’un marché numérique de plus grande envergure, et permettre donc de tester les modèles économiques à grande échelle.
La question de la gestion collective obligatoire sur le streaming est particulièrement cruciale, car il pourrait s’agir de la forme dominante de consommation de musique à moyen terme. L’évolution générale des technologies tend en effet vers une utilisation de contenus stockés sur le réseau via des appareils connectés en permanence. A terme, streaming et téléchargement pourraient ne plus faire qu’un, et ce sont plus les fonctionnalités associées à l’accès à la musique qui détermineront son prix.
Que cela soit par le biais d’une gestion collective ou non, il faudra calibrer soigneusement les accords pour préserver une capacité d’investissement du secteur sur les artistes en développement. Il faudra également veiller à ce qu’une population croissante d’artistes producteurs soit en mesure de récupérer son dû, fût-il minime, au titre de sa double casquette.
Nous espérons que l’étude que nous finalisons - dont nous n’avons pu ici mentionner que quelques résultats épars - pourra apporter sa pierre au débat, tout comme le blog sur la valeur de la musique que nous lançons en parallèle.- Voir le blog de l’auteur La valeur de la musique

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4 Commentaires

  1. Simone le 25 janvier 2010

    Vous soulignez que la marge marginale en valeur a baissé pour les maisons de disque. La marge marginale en valeur est celle qui finance les coûts fixes d’un projet, à savoir les coûts d’enregistrement et les coûts de développement (marketing & promo) ainsi que les charges fixes (il faut environ 6 personnes pour developper un artiste - promo radio, promo presse, promo télé, web, chef de produit, DA, image - sans compter les services généraux, juridique, compta, gestion des droits). Ce qui veut dire qu’il faut donc vendre davantage dans l’univers du digital pour arriver au point mort du financement de ces charges fixes. Si l’on réduit encore cette marge marginale en valeur, le point mort augmentera d’autant. Jusqu’à ce que la maison de disque juge que le projet est trop risqué et décide de ne pas le faire. Voilà le problème. Je ne nie pas que du côté des artistes il y a également un manque à gagner. Mais il y a encore une maison de disque pour produire et développer. Y en aura-t-il encore une demain ? Si vous croyez qu’une gestion collective ou licence légale résoudra ce problème, je crois que vous vous trompez. Vous n’obligerez personne à investir sur un projet trop risqué. Le feriez vous vous même ?



  2. Sand le 25 janvier 2010

    Bon, de toutes manières il s’agit impérativement d’avancer.

    C’est au moins un pas en avant, c’est ça qui est important, avancer !



  3.  le 26 janvier 2010

    Il ne faut pas oublier les distributeurs. Les disquaires physiques dégageaient de la marge sur les ventes de CD pour payer les stocks, leur loyer et leurs employés. Avec la chute des ventes, la marge dégagée n’était plus suffisante pour payer des frais de structure qui n’étaient pas très flexibles à la baisse. Cela a entraîné les fermetures que l’on connaît, de la Fnac Bastille à Rennes Musique.

    Sur le digital ça se complique encore plus. Un titre à 0,99€ TTC donne 0,83€ HT. En enlevant la Sacem (0,07€), il reste 0,76€. Les majors demandent entre 0,70€ et 0,75€, la marge restant est donc de 3 ou 4cts. Contrairement aux idées reçues, il y a des coûts de stock et de distribution dans le digital, que ce soit dans l’achat de serveurs ou de bande passante. Plus une équipe pour animer le service et chez les plus sérieux un service client pour répondre aux mails ou au téléphone. Il faut aussi signer les contrats avec les labels, et leur envoyer les reporting de ventes ainsi que les paiement tous les mois. Et je ne parle même pas de l’amortissement des investissements initiaux pour développer la plateforme, ou même la faire évoluer.

    Avec les miettes laissées par les labels, car ce n’est pas les 8% de la Sacem le vrai problème, il est impossible de rendre un site de musique rentable si on regarde les volumes faits en France actuellement. Tout le monde perd de l’argent, et ça risque de durer encore quelques années. Entre temps, avec un CA global du secteur à 80 M€ HT, les labels auront touché 70 M€ par an, la Sacem 6 à 7 M€ et les distributeurs entre 3 et 5 M€.

    La licence telle qu’elle est proposée n’est sans doute pas une bonne solution, mais si les labels ne bougent pas sur la répartition de la valeur, il ne restera plus que ça d’envisageable.



  4. bill le 29 janvier 2010

    Les majors n’ont pas fait le deuil de l’âge d’or, elles veulent faire "comme avant" : avoir la pompe à fric bien verrouillée sur la position "ON". Elles voudraient "tuer" les nouvelles technologies, Internet, et tout ces empêcheurs de gagner du fric en rond.

    On peut leur reprocher ce qu’on veut, mais au moins, elles, elles oeuvrent dans leur intérêt, qui n’est PAS de développer le marché de la musique en ligne ou en streaming. Le marché dématérialisé, c’est leur mort. Donc, elles le tuent, avec tout l’art qu’on leur connait.

    Elles ont bâti leur empire sur leur capacité à manufacturer, physiquement, des disques de bonne qualité (qui, comme tout secteur fortement bénéficiaire, fini toujours en quasi monopole), ce qui était IMPOSSIBLE au commun des mortels. De ce fait, le client payait , de manière logique, le travail et l’objet "impossible" à faire soi-même qui permettait d’avoir de la musique de bonne qualité à la maison.

    Dans le monde actuel, pour diffuser une musique, il faut... avoir une connexion internet, et un pc. tout le monde peut le faire, à une qualité top. Leur véritable plus-value a disparue complètement avec le vinyle, ils n’ont pas voulu adapter leur offre, réduire leurs prix, vu que les coûts de production devenait ridicule, utiliser des nouveaux canaux peu chers (Internet) pour diffuser ou promouvoir, rendre les gens accrocs de leur entreprise, mais pour le bon service rendu, pas pour l’objet acheté. Bref, évoluer lorsque le paradigme du disque vinyle s’est évanoui.

    Non, les majors ont décidé de remettre en question l’environnement plutôt que de revoir leur modèle économique. Elles sont même parvenu à tailler dans les libertés individuelles, en faisant voter des lois !

    Avec le marché de la musique dématérialisé, il faudrait qu’elles se remettent en question, car remplaçables, elles seraient mises en concurrence avec n’importe qui, sur Internet, mondialement, potentiellement..

    Ce genre de gymnastique, on le réserve au salarié occidental, pas à une grande industrie habituée des rentes de situations monopolistiques.

    Non vraiment, les majors font tout pour tuer le marché de la musique dématérialisée, et c’est volontaire.



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