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La fin annoncée du modèle "Société Générale"

Le 20 Septembre 2011 dans Le_Flouze par Alexandre Kobbeh

La Société Générale ressort des évènements de ces dernières semaines comme la tête de turc du système bancaire français. Il est difficile de conclure s’il s’agit d’une injustice ou d’une position méritée. Ce qui est certain, c’est que la réaction du marché montre que le malaise est bien réel, et est lié à des pratiques qui sont le fait, non pas seulement de la Société Générale, mais de ses concurrentes de même dimension.

La Société Générale, qui pourrait bientôt fêter ses cent cinquante ans, risque de disparaître ou du moins de changer radicalement. Cette affirmation n’est pas le fruit d’une rumeur ou d’un quelconque stratagème obscur destiné à détruire la valeur boursière de la Société Générale. Cette analyse provient plutôt du constat fait en écoutant les utilisateurs de la Société Générale, en consultant le rapport annuel de cette dernière, en lisant les réactions sur les réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook et surtout en suivant l’actualité des grands partenaires de ce type de banque. En effet, les dernières déclarations de Siemens donnent le ton pour la suite.

Le contexte

La Société Générale n’incarne pas le mal absolu à elle seule. Cette illustre banque fait simplement partie des grands établissements internationaux qui se sont développés grâce à un environnement juridique très favorable depuis les années quatre-vingt. La dérégulation, qui a réellement vu le jour sous l’ère Clinton, a permis à de grandes banques, dites de « détail », d’aller concurrencer les classiques banques d’investissement comme Lehman Brothers ou Goldman Sachs. A l’image d’une Citibank, la Société Générale a montré son savoir-faire dans tous les métiers de la banque.
Cette liberté juridique s’est traduite par une utilisation massive de tous les outils financiers, juridiques et mathématiques à disposition, que l’on parle de titrisation (mise sur les marchés financiers de dettes sous forme de titres), de hedge funds ou de produits dérivés. Par exemple, la Société Générale via sa filiale à 100% Lyxor veut, encore aujourd’hui, être un acteur important du monde des hedge funds. Les grandes banques de détail ont investi avec talent ces univers où le maître mot est le « levier ».
En effet, les volumes importants des dépôts dans les banques de détail ont permis de développer des affaires florissantes sur les opérations pour compte propre mais aussi pour compte de tiers (clients institutionnels et privés).
Dans ce contexte, les dirigeants de la Société Générale ont privilégié des choix qui permettaient de satisfaire un actionnariat toujours enclin à toucher de bons dividendes ou plus-values. Ces choix ont impliqué un abaissement des ratios d’exposition sur fonds propres qui ont conduit le comité de Bâle à les revoir à la hausse.
Ce succès favorisant un développement international des banques françaises, les hommes politiques en place ont soutenu cette stratégie sans peut-être prendre la mesure des enjeux futurs.
La perspective de bénéfices toujours plus importants a conduit les grandes banques à ne plus se restreindre sur les moyens pour y parvenir.

Ce « maudit » levier

Les banques, comme la Société Générale, n’ont fait qu’utiliser et optimiser des principes relativement anciens et classiques. Spéculer à la hausse ou à la baisse. Titriser de la dette. Financer tous types de montage. Fournir des services aux hedge funds. La liste est longue, mais il demeure un dénominateur commun à toutes ces activités : le levier.
Le mécanisme de l’effet de levier autorise à multiplier par deux et jusqu’à vingt ou trente fois les possibilités d’investissement sans augmenter la mise de départ. On investit 1000 € mais on ne verse que 100 € au départ.
Si les choses se passent bien, on encaisse la différence :- L’investissement monte de 10% => les 1000 € investis deviennent 1100 € => le gain est de 100 € soit 100% (moins le coût des 900 prêtés)- Résultat, il reste en caisse environ 200 € (100 de départ + le gain de 100 - le coût des 900 prêtés).
Si les choses se passent mal on décaisse la différence, c’est-à-dire que l’on perd les 100 de départ plus la différence. - L’investissement baisse de 10% => les 1000 € investis deviennent 900 € => la perte est de 100 € soit -100%.- Résultat, il reste en caisse 0 € (100 de départ – la perte de 100) + une dette correspondant au coût des 900 prêtés.
Bien entendu, un investisseur doit offrir une couverture financière pour une telle opération. Dans notre exemple, l’investisseur va mettre de côté 100 ou 200 € pour couvrir les pertes éventuelles. Cette exigence de couverture varie selon la volatilité du marché, la nature de l’investissement mais aussi selon le type d’investisseur. Un trader de la Société Générale ne se voit pas exiger les mêmes marges de couverture qu’un petit porteur qui voudrait s’essayer à ce type de stratégie.

L’utilisation du levier peut devenir pire qu’une drogue, presque un pacte faustien. Tant que l’on reste dans les limites du raisonnable, le principe permet de dynamiser un modèle économique. Qu’il s’agisse de celui d’une banque, d’un particulier, d’une entreprise ou même d’un Etat.
Le drame survient lorsque le système autorise volontairement ou involontairement des prises de position démesurées au regard de la richesse de l’emprunteur. Le franchissement de cette ligne jaune n’effraie plus que nos esprits de simples citoyens.
Ainsi, les banques comme la Société Générale sont devenues des acteurs dits systémiques tant leur dimension les fait influer sur l’économie réelle en cas de crise.

Une place trop prépondérante

On pourrait relativiser ces problématiques de levier et penser qu’elles ne concernent que des sphères financières. Mais la dernière crise a montré que le destin des grandes banques et leurs pratiques douteuses étaient intimement liés à l’Etat et par conséquent aux citoyens du pays.
L’Etat est dans son rôle naturel lorsqu’il aide ses concitoyens en difficulté. Qu’ils soient des personnes physiques ou morales, il est normal de pouvoir compter sur la solidarité du pays tout entier. D’ailleurs, l’aide aux banques lors de la dernière crise a plutôt été bien perçue par la population.
Par contre quand, deux ans après, les banques reviennent expliquer qu’il faut remettre de l’argent car elles ont encore fait des bêtises, le problème devient politique et annonce des changements radicaux.
Les grandes banques se sont gavées de dettes souveraines toxiques et vont devoir admettre des pertes importantes. Dans le cas de la Grèce, les prêts, qui ont été faits sur une base de 100, ne valent plus que 20 si une banque veut les échanger sur un marché financier. Cette différence correspond au risque de non remboursement au terme de l’emprunt. On imagine les dégâts sur les bilans des banques, si l’on commence à déprécier sérieusement les lignes d’actifs toxiques.
La place trop centrale que les banques ont prise dans l’économie leur permet d’effectuer de fait un chantage sur les politiques. Elles tiennent l’économie par le robinet du crédit et l’exercice du dépôt, et les politiques par la promesse de dégâts incontrôlables en cas de faillite.
Cette position dominante des banques dans le paysage économique et politique du pays ne tiendrait pas si une banque comme la Société Générale, par exemple, demandait à nouveau l’aide de l’Etat pour éponger ses pertes. On ne peut pas être un acteur de la spéculation sur les marchés et en même temps demander l’aide en dernier ressort du contribuable. Cette situation va forcement évoluer.

La fin d’un modèle

Comme les Britanniques, va-t-on connaître une mesure politique telle que le « Glass Steagall act » (acte américain de 1933 qui interdisait les activités de dépôt et d’investissement dans une même banque) ou les banques vont-elles se transformer d’elles-mêmes ? En tout cas, il est certain que les contribuables sanctionneront très sévèrement les banques qui oseront à nouveau demander une aide publique.
Ce n’est qu’une réaction de simple bon sens. Une banque qui raconte des histoires à répétition ne doit s’attendre qu’à un retour de manivelle des plus violents.
A ce sujet, il faut noter le discours ambiant sur les réseaux sociaux. La cote des banques n’est pas au plus haut. Le « bank run » n’est pas pour demain. Mais, les banques vont assister à des mouvements de fonds vers des entités moins liées aux marchés financiers. Le modèle des banques privées suisses, détenues par une même famille génération après génération, devrait inspirer nos banquiers. Des dirigeants de banques comme Daniel Bouton puis Frédéric Oudea n’exposeraient pas la Société Générale de la même manière si cette dernière appartenait à leur famille.
Le modèle des grandes banques globales offre une trop grande sensibilité aux risques. Il y a les risques calculables comme l’utilisation du levier, mais il est un risque que les banquiers semblent refuser de prendre en compte et qui surgit régulièrement. C’est le risque humain.
Les deux derniers exemples en date sont très instructifs sur l’aspect obsolète du modèle « Société Générale ». De tout temps, les banques ont connu des employés indélicats. Le cas de la Société Générale (affaire Kerviel) et celui d’UBS (la semaine dernière) révèlent une vulnérabilité des systèmes sur des volumes très importants. L’employé de la Société Générale avait pu prendre une position de 50 milliards d’euros et celui d’UBS de 10 milliards d’euros selon les premières estimations.
Ces mésaventures nous indiquent que le risque provient autant de l’intérieur d’une banque que de l’extérieur. Pourquoi ? Car les leviers autorisés dans les salles de marchés des grandes banques ne sont plus sous contrôle.
Si UBS vient d’avoir ce problème, cela signifie que les autres grands acteurs bancaires peuvent avoir le même. Pour intervenir sur des marchés, il faut des contre parties (d’autres joueurs). D’une certaine manière, cela confirme que le mélange des genres n’est plus soutenable. Une banque comme la Société Générale ne peut plus raisonnablement avoir une activité de détail et en même temps intervenir sur les marchés financiers avec des marges de sécurité qu’il est difficile d’identifier.

Siemens veut créer sa banque

Tant qu’on les laisse jouer, les banques ne changeront rien. L’inertie des politiques nourrit ce système défaillant. D’ailleurs, les déclarations de François Baroin laissent songeur, tant son manque d’à propos devient nuisible au système bancaire.
Pendant que le Ministre des Finances rassure une audience fantôme sur la solidité des banques françaises, la Bank of China cesse ses échanges sur devises avec les principales banques européennes dont la Société Générale, la BNP et le Crédit Agricole. Selon Reuters, cette banque chinoise préfère réduire son activité sur les devises à des échanges immédiats, dits « spot ». Cette restriction d’activité est la résultante des inquiétudes certaines sur le problème des dettes souveraines européennes.
Même son de cloche chez Siemens. Le conglomérat allemand a depuis le mois de juillet retiré entre 4 et 6 milliards d’euros de différentes banques pour les confier à la BCE. Selon Siemens, le retrait en France, annoncé par le Financial Times, concernait, semble-t-il, la Société Générale pour un montant d’environ 500 millions d’euros. Siemens a précisé dans un communiqué que ce retrait n’était que le fait de mauvais résultats de leurs investissements. Néanmoins, Siemens veut créer sa propre banque pour s’exonérer des risques pesant sur les grandes banques qu’elle utilise. Elle veut pouvoir ainsi compter sur sa trésorerie sans défaillance aucune.

Cette décision de Siemens en dit long sur le manque de confiance générale envers les grandes banques européennes. Les dirigeants de la Société Générale et leurs concurrents doivent surmonter la vague de défiance à venir des marchés financiers mais aussi de leurs clients, petits et gros. On va vivre la fin des « servum pecus ». Littéralement cette expression signifie le troupeau servile. Mais Horace l’utilisait également pour parler des imitateurs, des plagiaires ou des courtisans.

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1 Commentaire

  1. Bertrand le 21 septembre 2011

    Il y a une bataille actuellement aux USA pour rétablir Glass-Steagall :http://www.solidariteetprogres.org/sp_Focus_Glass-Steagall.php

    et ici aussi d’ailleurs puisqu’on avait une séparation jusqu’en 1984 (merci Delors) établie par le CNR :http://www.cheminade2012.fr/Le-Glass-Steagall-Global-et-le-precedent-francais



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