La direction du "Monde" fait tout pour repousser le trio BNP (màj)
Le Monde n’a toujours qu’une offre de rachat déclaré. Entre Claude Perdriel, le trio Bergé, Niel, Pigasse, et les groupes Prisa et L’espresso, une bataille s’engage. Et comme rien n’est jamais simple lorsqu’il s’agit de presse, l’Elysée s’en mêle.
A midi aujourd’hui, Le Monde et sa banque conseil, le Crédit Agricole, se préparaient à recevoir les pré-offres de rachat du groupe. Les offres fermes doivent être déposées avant le 11 juin à 19 heures. Tout cela serait parfait et mériterait qu’on ne s’attarde que sur la liste des candidats attirés par le plus beau fleuron de la presse française, si cette affaire ne commençait pas à tourner au ranci, et pour tout dire à devenir inquiétante.
En quelques jours les événements se sont précipités autour du titre fondé par Hubert Beuve-Méry. Dans un premier article du Point.fr, il est fait mention d’une offre de Stéphane Richard, le directeur général de France Télécom. En fait, l’intéressé le confirmera le lendemain, il s’agit d’une offre de France Télécom - et non pas de son patron-, qui pourrait entrer dans la danse en proposant "un accompagnement" financier au Monde. Dans le même papier, Emmanuel Berretta relatait une conversation entre Nicolas Sarkozy et Eric Fottorino, le président du directoire du Monde, concernant la candidature du trio Bergé, Niel, Pigasse - ou BNP. Les trois partenaires ont pris la peine très en amont de communiquer par lettre leurs intentions. Ils se disent prêts à mettre 100 millions d’euros pour renflouer le navire et lancer les fondations du Monde à l’orée d’une nouvelle aire, celle de la dématérialisation. Il s’agit à l’heure actuelle de l’unique offre ferme pour le groupe Le Monde.
Or elle ne plait pas au chef de l’État. Ce dernier se serait même acharné sur le cas de Xavier Niel, le patron de Free, le qualifiant d’"homme du peep show"... S’il a bien commencé par faire fortune dans le minitel rose, Xavier Niel est loin d’être le seul, et parmi les autres personnalités intéressées par le Monde, il est battu à plat de couture par Claude Perdriel ! Et oui, le célébrissime 3615 Aline, qui a recouvert les panneaux publicitaires des campagnes de France, livrant une bataille de chiffonniers avec le légendaire 3615 Ulla, c’est lui - lire l’excellent papier de 2003 paru dans Libération ! Le Nouvel Obs doit une fière chandelle, et une partie de sa survie financière, aux utilisateurs fébriles de ce service de minitel rose... Il y eut même un procès pour proxénétisme, dont l’honorable monsieur Perdriel sortit fort heureusement blanchi. Bref, il semble que Le Monde intéresse beaucoup d’hommes du Peep Show.
Soutien abusif
Mais revenons au fond du problème. Bien évidemment, la candidature BNP gène. Ses instigateurs ont une puissance financière qui fait frémir jusqu’aux conseillers habituels de l’Elysée. Matthieu Pigasse est à la tête de la banque Lazard. Il n’a d’ordre à recevoir de personne et surement pas de l’État... Mieux, les plus grands groupes du CAC 40 viennent le courtiser. Pierre Bergé est un ennemi farouche du pouvoir en place, et toutes les occasions lui sont bonnes pour ajouter une pierre à cette redoute. Enfin, Xavier Niel est aujourd’hui clairement l’homme à abattre, et cela pour plusieurs raisons. Il est à la tête d’une fortune considérable - Free est valorisé 3,6 milliards d’euros, dont il possède plus de 65% du capital -, a un champ de nuisance très étendu, et pire que tout, il ne vit d’aucune commande de l’État. Bref, c’est un électron libre, dans un paysage industriel français qui déteste ça.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, la direction actuelle du Monde ne semble pas transportée de joie à l’idée d’avoir un actionnaire aussi puissant que BNP. Alors même que l’assise financière des trois partenaires devrait rassurer Eric Fottorino et David Guiraud, ces derniers font tout leur possible pour enrayer le processus. Dernière manœuvre en date, ils auraient demandé que soit versé au Monde une avance remboursable d’une dizaine de millions d’euros. Cette rallonge permettrait de passer sans encombre la date du 6 juillet prochain. Elle éviterait le tribunal de commerce et donnerait un délai supplémentaire aux autres candidats pour boucler leurs offres.
Et comme par hasard, on apprend dans un article publié par Les Echos aujourd’hui, que le groupe Prisa - qui est aussi au bord du gouffre - demande un peu de temps, et qu’il se dit prêt à verser de l’argent, comme le demande Le Monde... Comme tout cela est bien ordonné !
Voilà donc le trio BNP mis au pied du mur. Comment en effet réagir face à cette demande du Monde, qui mendie quelques millions pour survivre le temps d’élargir son horizon ? Il semble qu’aucun des membres de cette association ne soit prêt à mettre la main à la poche maintenant, d’autant que cela s’apparente à un soutien abusif, ce qui est condamnable devant un tribunal.
Fog au Monde
Les ressorts de cette dramaturgie ne manquent pas, comme on peut le constater. Encore faut-il évoquer les égos, qui bien souvent dans l’ombre s’activent. Ainsi, dernière l’offre de Prisa, certains voient la main d’Alain Minc. Le conseiller occulte de Nicolas Sarkozy avait en effet été le principal artisan de l’arrivée de Prisa au capital du Monde, il y a quelques années. Et pour beaucoup au Monde, l’économiste cherche un bon moyen de prendre sa revanche sur le quotidien. Que cela soit avéré ou non, son ombre semble planer au dessus de Prisa, et c’est bien suffisant pour parier à coup sûr pour un rejet de l’actionnaire espagnol par la SRM (société des rédacteurs du Monde).
Le cas Claude Perdriel est aussi intéressant. L’homme est au crépuscule de sa vie, et il a bien conscience que si l’apothéose est à portée de main, une occasion unique pour un vieil amoureux de la presse française, le sable lui coule entre les doigts, Le Monde se dérobe. Trop cher, trop gourmand, son groupe posé sur l’autre plateau de la balance ne suffirait pas ; il lui faut trouver un partenaire. Et puis il y a le problème Denis Olivennes. L’homme est le talon d’Achille de l’offre de Perdriel, car il fera à coup sûr l’unanimité de la rédaction du Monde contre lui. Et trouver un remplaçant, ou bien quelqu’un qui fasse l’affaire aux yeux des exigeants journalistes du Monde relève de la mission impossible. A moins que, comme l’indique une source proche, Franz Olivier Giesbert, l’actuel patron de la rédaction du Point, ne se propose de jouer ce rôle providentiel aux côté de Claude Perdriel. Et il ne fait pas mystère que l’intéressé rêve de prendre en main les rênes d’un grand quotidien, lui qui dû quitter Le Figaro, sous la pression de son président, Yves de Chaisemartin.
mise à jour : L’Espresso a jeté l’éponge, tout comme le suisse Ringier qui finalement n’aurait jamais eu l’intention de faire d’offre.
