L’enfer de l’audiovisuel est pavé de bonnes intentions
Un amendement visant explicitement à supprimer les publicités pour les produits alimentaires sucrés ou gras vient d’être intégré dans le texte de loi sur l’Hôpital. La survie des chaînes de télévision gratuites est directement menacées au nom de questions de santé publique.
A l’unanimité, la commission de l’Assemblée nationale a voté la précarité pour les chaînes gratuites. En adoptant un amendement proposé par Pierre Méhaignerie, limitant de façon drastique les publicités pour les produits sucrés ou gras, les élus ont pris le risque de plonger les chaînes de la télévision numérique terrestre dans le marasme. Pis, si le texte passe tel quel dans la loi "Hôpital", c’est tout un pan de la production et de l’animation audiovisuelle qui est menacé directement, au nom de la santé des jeunes publics - le bel argument, par excellence.
Voici le texte de loi en question, proposé par Yves Bur, le président de la commission des Affaires culturelles, familiales et sociales, et Valérie Boyer, tous deux étiquetés UMP : "Les messages publicitaires télévisés ou radiodiffusés portant sur les boissons et des produits alimentaires manufacturés avec ajout de sucres, matières grasses ou édulcorant de synthèse, ne peuvent être diffusés pendant des programmes qui sont qualifiés par le CSA, d’émissions dont une partie importante du public est constituée d’enfants et d’adolescents. Ces messages ne peuvent être diffusés dans les 15 minutes qui précédent et suivent de tels programmes". Cette disposition vise donc autant les chaînes de la TNT, et particulièrement les nouveaux entrants comme W9, Gulli ou Virgin 17, que les stations de radio. Elle part d’une bonne intention, mais ses effets seront catastrophiques... A noter que les sites internet ne sont pas visés, ce qui peut paraître surprenant, puisque Dailymotion a ouvert récemment un portail thématique pour les enfants.
Charte avortée
En cette période de crise pour les médias, pendant laquelle de lourdes incertitudes pèsent sur les modèles économiques comme sur les recettes publicitaires à court terme, l’application de cet amendement représenterait de facto 10%, voire plus de manque à gagner pour les chaînes de télévision. Selon les chiffres 2008 de l’institut Yacast, les budgets alimentation sont parmi les plus importants pour les chaînes gratuites. Voici quelques exemples parlants : Virgin 17 a enregistré un chiffre d’affaires publicitaire brut de 84,9 millions d’euros sur l’année, dont 7 millions pour des produits d’alimentation. W9 est à la même enseigne avec 124 millions d’euros dont 21,9 pour les Mars et compagnie, et on peut ajouter aussi Gulli avec 71 millions et 11,7 millions sur les sucreries et les céréales pour le petit déjeuner, etc.
La situation est ubuesque et mériterait un recadrage du ministère de la Culture et de la Communication. Cependant, ce dernier semble bien absent sur ce dossier, pour l’instant. En effet, comme s’étonnent quelques experts des médias, "à quoi cela a servi de discuter pendant deux mois des financements de l’audiovisuel dans une loi, pour voir tout ruiné par un amendement scélérat !". Il y a de quoi enrager pour les groupes de médias, puisque ces derniers négocient avec la direction des Médias, donc le ministère de la rue de Valois, une charte sur la question. Celle-ci prévoit la diffusion de messages à caractères informatifs sur l’obésité ou la santé. La signature de ce texte devait intervenir mardi prochain, mais il serait d’ores et déjà remisé au placard, en attendant une clarification du cadre législatif à venir. Et justement, la loi Hôpital devrait être discutée par les parlementaires dans les prochains jours.
Paradoxalement, les lobbies français de l’alimentaire ont baissé les bras, car ce texte impacte essentiellement des multinationales étrangères... Néanmoins, il est probable que Pierre Méhaignerie comme Roselyne Bachelot aient dans l’intention de dégager la voie aux produits agricoles, dont ils sont les représentants en tant que députés de l’Ile et Vilaine, et du Maine et Loire, pour la ministre. L’audiovisuel ne pourra donc compter que sur Christine Albanel pour convaincre rapidement son homologue Roselyne Bachelot de ne pas soutenir l’amendement de Pierre Méhaignerie.
