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Huffington Post : le soufflé de l’économie de la gratitude est-il tombé ?

Le 15 Avril 2011 dans Web 1,2,3 par Isabelle Otto

Arianna Huffington bout, elle rage contre Tasini, l’ancien blogueur du Huffington Post qui a entamé cette semaine une “class action” contre elle. Mais la démarche de Madame Huffington est bien futile.

Rien ne sert de hurler à qui veut l’entendre que la demande de Tasini d’obtenir 105 millions de dollars pour les blogueurs du HuffPo est ridicule et n’a aucun fondement juridique. Le fait que cette action en justice soit risible ou non aura au final bien peu d’importance. Quoi qu’il arrive, Huffington est désormais dans une bien piètre position face à AOL, à qui elle a vendu son site à prix d’or en février dernier et qui est son nouvel employeur. Car on ne peut guère oublier qu’elle est arrivée tambour battant chez AOL avec une horde de contributeurs qui n’étaient pas payés, en étaient contents et avaient un enthousiasme contagieux. AOL a payé pour cela, et a d’ailleurs commencé à remercier ses contributeurs rémunérés. Or l’enthousiasme des petites mains d’Huffington est bien entamé et l’action en justice de Tasini n’en est pas le seul signe. Quoi qu’il arrive devant les cours, le charme est brisé, l’économie de la gratitude ne sera plus jamais la même.

La recette du gâteau aux dollars

Jonathan Tasini veut sa part du bon gâteau aux dollars que le Chef Arianna a concocté grâce à ses bons billets de blog, 216 au total depuis les débuts du HuffPo. Plutôt que de s’adresser directement à Madame HuffPo et à son équipe pour discuter d’une rémunération juste pour lui-même, il a choisi d’entamer une class action de manière spectaculaire. Tasini, qui a le soutien d’autres blogueurs du HuffPo, réclame au total non moins de 105 millions de dollars non pas seulement pour lui, parce qu’il n’est pas chien, mais pour tous les blogueurs du site. Dans sa demande, il argumente que la vente du site à AOL a pu être faite pour la somme impressionnante de 315 millions de dollars grâce à lui et à tous ses petits amis blogueurs. Et cette idée est loin d’être ridicule. Tasini soutient que les blogueurs amènent 30% du trafic du site. Cette proportion est un peu forcée, peut-être, car le HuffPo n’est pas seulement un agrégateur de blogs, mais aussi un site de curation. On ne peut cependant nier qu’il a un point. D’un autre côté, la déduction que fait Monsieur Tasini que le HuffPo doit de l’argent à ses blogueurs en conséquence de la vente à AOL est difficilement défendable, et ce au regard aussi bien du droit des contrats que du droit de la propriété intellectuelle. Les contributions ont en effet été faites gratuitement et sans être forcées, les blogueurs restaient intégralement propriétaires de leurs droits, et il est difficile de prouver l’existence d’un contrat, fût-il non écrit, qui aurait prévu la reversion aux blogueurs des sommes issues d’une éventuelle vente du site.
Mais Monsieur Tasini est-il vraiment convaincu par ses propres demandes ? C’est difficile à croire. Il semble plutôt qu’il ait voulu - et bien réussi - à faire mousser la presse autour de lui. Demander moins, ou faire une petite action pour lui-même dans son coin aurait eu un impact bien moindre. Or l’individu, s’il est original, n’est pas un idiot et serait lui-même plutôt bien versé dans le montage de site web dont les contributeurs ne sont pas rémunérés. Il semblerait plutôt, et d’ailleurs il s’en cache à peine, qu’il veut la peau d’Huffington, ou plutôt qu’il veut lui gâcher tout son plaisir de manger son gâteau aux dollars. Et Arianna est en train de tomber dans son filet.

Ou était-ce un soufflé ?

Huffington a tenu bon jusqu’à présent contre les manants jaloux de son succès. Elle ne s’était pas laissée démonter lorsque le rédacteur en chef du Visual Art Source s’est déclaré en grève contre l’HuffPo. De même, elle avait su rester stoïque quand la Newspaper Guild, qui représente non moins de 26000 contributeurs des médias américains, avait recommandé à ses membres de boycotter le HuffPo. Le 16 mars dernier, leur représentant avait en effet déclaré qu’il fallait refuser de contribuer au site car :
« Travailler gratuitement ne bénéficie pas aux pigistes et baisse la qualité du métier de journaliste »
Mais devant la class action annoncée cette semaine par Tasini, Arianna Huffington a explosé. Pour preuve, son billet de blog incendiaire, plein de gros mots légaux et de saillies condescendantes à l’encontre de son némésis. Elle commence ce billet en se plaignant, quel culot, qu’elle doit l’écrire plutôt que de poursuivre ses oeuvres d’agrégation de vidéos de chatons. Puis elle continue sa complainte, disant que le cas n’a aucun mérite légal, en citant des professeurs et autres dignitaires. Elle ajoute, et c’est le pompon, qu’elle est surprise que Monsieur Tasini soit à ce point limité intellectuellement qu’il n’a pas remarqué que le HuffPo était une entreprise commerciale :
« Il semble que l’achat du HuffPo par AOL lui a soudainement ouvert les yeux sur le fait que nous sommes une entreprise commerciale. Je suppose qu’il a loupé les pubs qui apparaissaient sur la même page que ses billets de blog les 216 fois qu’il a décidé, de son propre chef, de publier quelque chose sur notre site. »

Le soufflé retombe

Etait-ce là la bonne manière de gérer ce conflit ? Probablement pas. Si l’on ne peut douter qu’Huffington a raison sur la plupart des points légaux, on ne peut nier le fait que personne, et surtout pas les contributeurs du HuffPo, n’avait vu venir que Madame Huffington s’enrichirait personnellement à ce point grâce à la vente de son agrégateur. Or beaucoup de ces blogueurs y sont allés avec un idéal, naïf peut-être, mais réel. N’oublions pas que le premier buzz du HuffPo était l’éminemment douloureux ouragan Katarina, qui a rassemblé une grande partie de l’opinion autour d’Arianna Huffington et contre l’apathie de George W. Bush. Ou était le commerce là dedans ?
Un bon avocat avec un brin de psychologie lui aurait expliqué : Huffington aurait mieux fait de se taire que de jouer le jeu de la technicienne avertie qui a raison sur tous les points légaux et qui prend les autres pour des idiots. Car le droit n’est qu’un prétexte dans le jeu de Tasini : il veut précisément montrer qu’Huffington prend les autres pour des idiots depuis le début et mange du lion pour le petit déjeuner. Et il vient de réussir. Un point pour lui.
Si Tasini était le seul mécontent dans cette histoire, le cas serait clos et passerait aux oubliettes en quelques semaines. Mais il ne semble pas que cela soit le cas. Non seulement d’autres contributeurs du HuffPo se sont associés à sa requête, mais tout un mouvement semble en marche. En plus du boycott de la Newspaper Guild, on ne compte plus les anciens pigistes d’AOL qui se lamentent d’avoir été remerciés suite à l’arrivée de l’équipe non rémunérée d’Huffington. Au final, cette affaire donne matière à réfléchir non seulement aux agrégateurs de blogs, HuffPo ou autre, mais à ceux qui y contribuent gratuitement. Enlever du travail à un autre est une chose, mais se tirer une balle dans le pied en baissant le niveau général des salaires en est une autre.

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4 Commentaires

  1. Lulu le 16 avril 2011

    Je cherche "Isabelle Otto" je ne trouve pas grand-chose. Je me souviens qu’EL a enscensé le Huffington, du moins les intervenants d’Electron Libre.

    Donc EL est le cul entre 2 chaises, pas de ligne éditoriale ou bien il s’agit simplement d’être un agrégateur.

    Vous n’êtes pas malins vous allez vous fâchez avec vos vieux lecteurs qui n’on jamais cru au "gratuit", et avec vos jeunes lecteurs que s’énervent quand on leur parle d’information payante.

    Finalement Ariana seule s’en tire.



  2. Lili le 16 avril 2011

    @Lulu : tout le monde a encensé le Huffpo à ses début, pas seulement EL.

    Après, je trouve normal que des faits soient relatés objectivement ; pourquoi EL soutiendrait-il jusqu’à la mort Arianna Huffington ? question d’honnêteté intellectuelle.



  3. Olivier Da Lage le 17 avril 2011

    Jonathan Tasini avait mené semblable combat il y a plus de dix ans au nom des pigistes du New York Times et il a gagné en 2001 devant la Cour suprême : http://www.law.cornell.edu/supct/ht...



  4. Isabelle Otto le 18 avril 2011

    Merci pour les commentaires. Mon argument est que tout a changé du point de vue des blogueurs non rémunérés depuis qu’Arianna Huffington s’est largement enrichie personnellement grâce à la vente du HuffPo. D’aucuns avaient vu venir le topo : l’arrivée d’Eric Hippeau, l’un des représentants des investisseurs, au poste de CEO du HuffPo en juin 2009 ne pouvait dire autre chose qu’une volonté de préparer la vente du site pour en tirer des dollars sonnants et trébuchants. Mais de nombreux contributeurs non rémunérés du site n’y ont vu que du feu et ont été surpris par la vente. Pour réagir à leurs désidératas, Madame Huffington avait une alternative : soit leur faire savoir, et c’est sans doute la vérité, qu’elle avait vendu le HuffPo à contre-coeur sous la pression des investisseurs et qu’elle était avec eux dans cette galère, soit jouer la guerrière qui avait toujours voulu faire un gros ’business coup" avec son entreprise depuis le début. Elle a choisi la deuxième solution. Dommage.

    Quant au combat de Tasini pour les pigistes du New York Times, il était assez différent juridiquement du cas du HuffPo. En effet, à la différence d’un blogueur, un pigiste cède ses droits d’auteur à la publication à laquelle il contribue. Dans le cas New York Times vs Tasini, il s’agissait de déterminer l’ampleur de cette cession. Tasini soutenait que la cession ne concernait que la version papier et pas la distribution électronique, et il a gagné. Autrement dit, il y avait un véritable fondement légal a priori à son argument. Sa class action contre le HuffPo est bien plus discutable en droit.

    Et ... Je cherche "lulu" et je ne trouve pas grand chose non plus. Cela veut-il dire que vous n’avez pas droit au chapître ?



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