Histoire naturelle de la musique à emporter
Le CD est mort. Et le gouvernement sous la pression de lobbys des industries de la culture vient de faire voter la loi Hadopi, qui criminalise des échanges P2P. Cependant à côté de cette agitation, un marché légal s’est constitué avec comme atout majeur, la mobilité.
C’est dans la poche. Un grand jour. Hadopi 2, "séquelle" du projet de loi présenté par Christine Albanel, et retoqué par le Conseil Constitutionnel, vient d’être adopté par l’Assemblée nationale en deuxième lecture par une majorité de 258 voix. L’examen par le parlement achevé, le texte va maintenant être décortiqué par les sages de la république, en vue d’un adoubement final...
La loi permettra alors, mais une fois promulguée, de punir les internautes coupables d’avoir échangé des fichiers protégés par le droit d’auteur. Voilà pour l’arsenal, le nouveau ministre de la Culture et de la Communication, Frédéric Mitterrand, a cependant prévenu que la sanction ultime, à savoir la coupure de l’accès au Net, devrait être rare.
Dans le fond, s’agitent pourtant d’autres signaux, bien plus passionnants à déchiffrer que le marketing coercitif de la législature actuelle. Ca a commencé en 2000. A cette époque, peu nombreux étaient ceux qui avait entendu parlé du MP3, ce format de compression des fichiers musicaux. Heureusement, Napster est arrivé. Ce logiciel a facilité aux internautes - à son heure de gloire, ils étaient 50 millions à se connecter chaque jour - du monde entier l’approvisionnement en MP3. Disons le tout de suite, Napster n’a jamais été dépassé. Son principe de fonctionnement en faisait une arme absolue entre les mains de son fondateur, Shawn Fanning, et surtout l’outil quasi parfait adopté illico-presto par les internautes. Son avantages majeur était d’associer la puissance du P2P pour ce qui est de la recherche des titres, avec un service de téléchargement centralisé. Autant dire que les vitesses atteintes étaient phénoménales pour qui possédait un liaison à l’internet correcte, et un véritable rêve pour les pionniers équipés de l’ADSL ou du câble.
Triomphe du CD
Avec Napster, l’industrie de la musique commençait à ressentir les premières atteintes du mal. Des frissons parcouraient l’échine des grands patrons de maisons de disques de l’époque, mais les courbes de ventes restaient fortes. Partout dans le monde le triomphe du CD restait indiscutable. En France, le début des années 2000 sont marquées par l’ivresse d’une industrie fière, sûre d’elle et dominatrice. Le chiffre d’affaires rapporté par le SNEP (syndicat national des éditeurs phonographiques) atteint des sommets avec plus de 1,3 milliard d’euros. Après c’est la chute, la crise, l’emballement, et puis Hadopi, mais ce n’est pas la fin.
Bref, que se passe t-il à partir de ce point d’inflexion ? Le marché du disque est composé à un fort pourcentage, entre 20 et 30% des ventes de compilations. Autant dire qu’il va disparaître en premier, suivi de près par le "single". Car il est bien plus commode de télécharger des morceaux un par un, et de composer avec ses propres compilations, best of d’un artiste, etc. La compilation était née avec le CD, elle mourra avec, et finalement ce n’est que justice, pourrait-on dire.
Autre segment du marché largement atteint avec l’arrivée massive de la musique dématérialisée : le fond de catalogue. Et cela pour différentes raisons. La première n’a rien à voir avec le P2P. A la fin du siècle dernier, en effet, les ordinateurs sont vendus avec des lecteurs et des graveurs de CD. Jusque-là, ces appareils capables de dupliquer n’importe quel CD ont permis, paradoxalement au marché de la musique enregistrée de ce maintenir voir de progresser - il fallait bien les alimenter en albums. La mode du CD passée, les ordinateurs ont permis à des millions de personnes de numériser, c’est à dire de dématérialiser, leur musique pour en profiter autrement. Le constat fut terrible aussi dans les grandes surfaces où les chaînes hifi ont commencé à beaucoup moins bien se vendre. Contre toute attente, l’écoute de musique s’est alors concentrée sur l’ordinateur et ses minables capacités audio. Ensuite, seulement, le P2P, ou du moins Napster et les premiers réseaux décentralisés comme Audio Galaxy ont été investi par les amateurs de musique, essentiellement des jeunes.
Du Discman à l’iPod
Ne tournons pas autour du pot, les ventes de CD ont chuté sévèrement. Avec une moyenne de 10 à 20% par trimestre en quelques années, la superbe n’était plus que misère. Cependant, quitte à choquer, ce fut là les années de gloire du P2P. Du moins en ce qui concerne la musique. Après Napster et Audio Galaxy, et avec l’arrivée quelques années après de protocole comme BitTorrent ou les applications comme eMule - héritier de Gnutella -, le P2P n’est plus le terrain de jeu de monsieur tout le monde. Il se spécialise, avec une très forte proportion de séries américaines, ou de films sortis des salles obscures par des passionnés armés de caméras.
Entre temps, Apple lance l’iTunes Store en 2003. Malheureusement pour des raisons pas totalement élucidées, les fichiers vendus sont non seulement de piètre qualité, mais en plus sévèrement protégés contre la copie - les premiers acheteurs mériteraient une médaille, à bien y réfléchir. Et pourtant, le volume des ventes augmente à grande vitesse, à tel point que cela surprend jusqu’aux professionnels de la musique. Quel est donc ce petit plus qu’Apple avait bien compris avant tous les autres, et qui allait faire de son magasin un leader mondial en à peine cinq ans ? La réponse tient en quatre lettres : iPod. Si le CD avait son Discman et sa mini-chaîne trônant dans chaque chambre d’adolescent, le MP3 allait avoir l’iPod. Voilà la force et la faiblesse de ce marché émergent de la musique dématérialisée.
Posséder la musique
Apple a ainsi prouvé qu’un marché existait à côté du P2P et des échanges libres, mais cette percée est restée isolée, car aucune autre offre de musique n’a relevé le défi, incapable de rivaliser avec celle de la société de Cupertino. Dans le monde entier Apple est le premier vendeur de musique en ligne, faute de combattants. Voilà, la triste vérité pour une industrie qui peine à refaire le coup du CD lorsqu’au début des années 80, il y avait pléthore de marques pour produire à bas prix des platines de salons, puis des lecteurs portables.
Aujourd’hui, il n’y en a qu’une, la concurrence ne joue pas, le marché ne grossit qu’en parallèle des ventes d’iPod, et désormais d’iPhone. Une comparaison des courbes est flagrante. Apple a vendu 225 millions d’iPod, et 8,5 milliards de titres. Et si l’iPod est arrivée sur le marché grand public quelques années avant l’iTunes Store, ses ventes ont vraiment décollé avec ce dernier. Petite note d’espoir pour les vendeurs de musique, il y a fort à parier que la puissance de pénétration de l’iPhone sera supérieure à celle de l’iPod au plan mondial.
D’autre part de nombreuses études ont également montré que les internautes adeptes du P2P sont aussi des acheteurs de musique sur les plates-formes légales. Ce qui n’a rien de contradictoire. Le réflexe est le même, ils veulent posséder la musique, et pas seulement l’écouter.
Il est maintenant temps de faire un aparté sur la notion de gratuité. Pour beaucoup, le P2P est le symbole de cette engeance. Or, les chiffres sont impitoyables, des sites comme The Pirate Bay, ou Mininova qui proposent des liens vers des fichiers Torrents - loin d’être uniquement de la musique - n’ont pas des audiences faramineuses. Mieux, une application comme eMule jouit d’une popularité sur les PC français équivalente à celle d’iTunes. En revanche, les sites de diffusion et de partage comme Daily Motion, YouTube ou Deezer sont de véritables poids lourds de la catégorie. Ce sont eux, les champions du gratuit. Et logiquement, c’est aussi vers eux que les industriels de la musique devraient se tourner pour ramasser plus d’argent.
Une fois dit tout cela, il est stupéfiant de voir que les industriels de la musique n’ont pris au sérieux le marché de la musique dématérialisée que très récemment. Le retrait des DRM, ces verrous de la copie, et aujourd’hui l’apparition de formats enrichis comme iTunes LP ou les plates-formes haute qualités telle Qobuz sont autant de bonnes nouvelles, mais qui arrivent neuf ans après Napster, dans un contexte de crise généralisée de la musique, et pour un marché qu’il est temps de bâtir, enfin.
