Grève de la presse : le Livre fait de l’obstruction (MAJ)
Les ouvriers du Livre ont bloqué l’accès de la salle où devait se tenir le 9 décembre le comité d’entreprise extraordinaire de Presstalis entérinant la fermeture de SPPS, le dépôt de l’Ile-de-France. Les magazines ne sont toujours pas vendus en Ile-de-France et le conflit menace encore de s’étendre aux quotidiens. La réforme ne pourra pas être engagée avant la fin de l’année.
Le comité d’entreprise extraordinaire de Presstalis comme tous les comités d’entreprise d’établissement qui devaient entériner le 9 décembre la réforme de Presstalis comportant notamment la fermeture de SPPS, le dépôt de l’Ile-de-France qui emploie 280 salariés, n’ont pu avoir lieu. Les ouvriers du Livre en ont interdit l’accès et empêché le début d’application de ce plan. La séance du CCE n’a pas pu se tenir et l’ordre du jour qui abordait les mesures sociales n’a pu être évoqué. Anne-Marie Couderc, dg de Presstalis, qui s’était fait accompagner d’un huissier pour la circonstance, aurait pu établir un constat de carence, signifiant l’impossibilité du CCE de se dérouler. Mais elle a préféré, pour ne pas envenimer la situation, convoquer un autre comité d’entreprise.
Pas de réforme avant la fin de l’année
Ce contretemps empêchera Presstalis d’enclencher la réforme avant la fin de l’année. Les comités d’entreprise se réuniront, s’ils le peuvent, avec une semaine, voire dix jours de retard. Il n’est pas interdit de penser que si l’ordre du jour ne comprend pas un volet industriel inscrit à coté des mesures sociales, comme l’exigent les organisations syndicales, ceux-ci fassent encore obstruction au bon déroulement des comités d’entreprise. Presstalis devra ensuite, passé un délai légal de trois semaines, convoquer une deuxième fois les comités d’entreprise pour les informer des mesures adoptées. La première réunion du CE est, en effet, uniquement consacrée à l’information et la consultation.
le Livre a donc gagné du temps dans cette affaire, ce qui lui permet de donner encore plus d’ampleur au conflit en accentuant la pression sur les hebdomadaires. Et en menaçant de l’étendre aux quotidiens.
Disparition de la marge
En retardant la mise en application de la réforme jusqu’à la mi-janvier au minimum, les ouvriers du Livre laissent planer une grande menace sur la pérennité des titres. Par choix stratégique, ils ont ciblé les magazines, hebdomadaires comme mensuels, car ils savent les quotidiens plus aguerris et, surtout, plus soutenus par les pouvoirs. La vente de l’ensemble des hebdomadaires est sévèrement perturbée dans toute l’Ile-de-France et les médias qui en parlent se comptent sur les doigts d’une main. Les pouvoirs publics, le ministre de la Justice sont étrangement silencieux.
Pourtant, des titres féminins comme Elle, Grazia, des généralistes comme Le Point, Le Nouvel Observateur, L’Express ou Paris Match, qui réalisent leurs meilleures rentrées publicitaires à la veille des fêtes, voient les annonceurs exiger d’importantes ristournes. En clair, c’est leur marge qui disparaît. Le bilan de ces titres sera donc affecté.
Scénario redouté
Pendant ce temps, les annonceurs se reportent (momentanément ?) sur les suppléments vendus avec les quotidiens comme Le Figaro Magazine, Le Figaro Madame, L’Equipe Magazine. On comprend qu’ils en profitent car la menace d’une extension du mouvement aux quotidiens est loin d’être exclue. Elle n’a pas encore été déclenchée parce que les ouvriers du Livre savent que c’est la dernière cartouche dont ils disposent. Savoir quand elle sera tirée est la question que se posent tous les éditeurs de la presse quotidienne nationale.
Une non-parution pendant les fêtes, à savoir du 22 décembre au 4 janvier, ferait même leur affaire. Une hypothèse de travail présume que le Livre bloquera, à titre d’avertissement, la sortie des quotidiens d’ici là, se réservant l’essentiel du combat pour 2011.
C’est le scénario que voulaient absolument absolument éviter les pouvoirs publics et les éditeurs qui risque donc de se dérouler. Le retard pris par Anne-Marie Couderc dans la mise en oeuvre de la réforme Mettling, que lui a reproché Roch Olivier Maistre, médiateur du gouvernement, a donc été mis à profit par le syndicat du Livre.
Les marchands de journaux : premières victimes
Ce conflit qui n’en est donc qu’à ses débuts commence à faire ses premières victimes. Les magazines, les hebdos comme les mensuels, n’étant plus du tout vendus depuis deux semaines, les marchands de journaux de toute l’Ile-de-France, où ce conflit est pour le moment localisé, s’inquiètent sérieusement de cet état de fait. Un grand nombre d’entre eux vont être amenés à déposer le bilan, n’ayant pas les reins assez solides pour résister à un mouvement de longue durée.
Leur situation économique n’est guère brillante car leur chiffre d’affaires a décru, en raison de la baisse des ventes des titres de 11% en 2010. De plus, les intempéries viennent de les pénaliser. La grève de la distribution intervient donc comme un coup de grâce. Quelle que soit l’issue de ce conflit, des centaines de diffuseurs seront contraints de mettre la clé sous la porte, à moins que les éditeurs ou les pouvoirs publics ne leur viennent en aide. Encore faudrait-il que ces derniers se manifestent.
Des centaines de points de vente vont disparaître de l’Ile-de-France, la région où les quotidiens comme les magazines réalisent en moyenne la moitié de leur vente. Ce mouvement est inéluctable car Presstalis, en dépit de maladresses dans la mise en application de cette réforme, n’y renoncera pas. Elle y est contrainte, le gouvernement conditionnant le versement des 35 millions d’euros promis à sa mise en oeuvre. De son côté, le groupe Lagardère s’est engagé auprès des coopératives de presse à rester actionnaire à 49% de Presstalis et opérateur aussi longtemps que SPPS continuera de fonctionner. Il ne pourra partir que lorsque SPPS sera fermé. Ce n’est donc pas un hasard si la grève affecte en priorité les magazines, Lagardère étant encore l’un des premiers éditeurs de France.
Dialogue de sourds
Le syndicat du Livre a beau proposer un projet alternatif réduisant le déficit de SPPS de 24 à 12 millions d’euros par an, il y a donc peu de chances qu’il soit suivi d’effet car cela n’entre pas dans la stratégie du gouvernement comme dans celle de Lagardère. Il sera, au mieux, proposé aux différents comités d’entreprise si Anne-Marie Couderc veut faciliter leur tenue. Mais, quand les uns parlent de mesures sociales, les autres répondent stratégie industrielle. Et vice-versa. Le dialogue de sourds bat donc son plein et le conflit se radicalise.
Persuadé que des kiosquiers, des maisons de la presse vont donc être contraints de baisser définitivement le rideau, Gérard Proust, président de l’Union Nationale des Diffuseurs de Presse, s’inquiétait vivement de cette situation sur ce site. C’est désormais au tour des MLP (Messageries Lyonnaises de Presse) de voler au secours des diffuseurs en leur accordant des facilités financières. Une option politique destinée à porter le fer sur la plaie de Presstalis, leur grand concurrent.
« Devant la grave situation à laquelle les diffuseurs de presse parisiens sont confrontés en raison des mouvements sociaux et des conditions météorologiques qui ont empêché ou perturbé ces derniers jours la distribution de nombreux journaux et publications sur la capitale, MLP a décidé de reporter le règlement dû pour cette dernière semaine de facturation. »
Décalage de deux semaines
« Par cette décision prise par solidarité avec les diffuseurs victimes d’une situation très préoccupante, MLP espère concourir à alléger les tensions de trésorerie qui pèsent sur les diffuseurs parisiens. Le paiement de cette échéance sera réparti en quatre règlements hebdomadaires dont le premier sera décalé de deux semaines par rapport à l’échéance normale. »
Il vaut mieux accorder quinze jours de report que rester intransigeant, mais au fond ne faudra t-il pas leur accorder davantage ? Deux semaines, c’est bien peu, si l’on sait que la grève risque de durer jusqu’à la mi-janvier. Un diffuseur qui fait faillite, c’est aussi un diffuseur qui ne paiera plus ses fournisseurs, Presstalis comme MLP.
Seules à intervenir publiquement sur ce dossier, les MLP affirment, non sans emphase « apporter un soutien concret aux diffuseurs de presse, tout en réaffirmant sa solidarité avec les éditeurs touchés par des comportements mettant en danger l’ensemble du secteur et des centaines de milliers d’emplois directs et indirects ».
