Gilles Bian Rosa, PDG de Vuze : "La France n’encourage pas l’innovation"
Vuze tire à vue. Pour son PDG, Gilles Bian Rosa, les jours de la télévision sont comptés. Il n’y a guère que l’inertie des annonceurs pour retarder l’effondrement d’un modèle de consommation de la vidéo qui sera à terme supplanté par les réseaux de distribution et d’agrégation comme Vuze. Ce dernier s’appuie sur un logiciel de P2P, Azureus, qui jusqu’à présent s’était surtout fait connaître pour être un bon vecteur du piratage. Mais là encore, le PDG de Vuze va contre les forces de la réaction pour affirmer que cette technologie a un grand avenir pour peu qu’on lui donne une chance et des moyens.
- ElectronLibre : Que pensez-vous des velléités des ayants droit français de vouloir imposer à terme un filtrage des contenus sur Internet ?
Gilles Bian Rosa : On peut déplorer que la France qui a été sur le devant de la scène en matière d’innovation soit aujourd’hui en retrait sur tout ce qui est "on demand". Nous sommes en retrait par rapport aux Etats-Unis ! Que veulent les consommateurs ? C’est simple, ils demandent tous les contenus, partout, et tout le temps. Un appareil comme le Tivo a bien montré ça. Et aux Etats-Unis maintenant, toutes les chaînes ont un service de "catch-up" associé (catch-up, est un terme pour désigner la possibilité de regarder à sa guise un programme après sa diffusion officielle à la télévision, sur une courte durée, ndlr). Le modèle de télévision où les gens s’assoient devant leurs écrans et attendent que les programmes commencent est mort, ça prendra du temps, mais c’est fini. La forte présence du piratage le montre bien, paradoxalement, car les réseaux d’échange, ou les sites de vidéos, permettent aux gens d’avoir accès aux contenus, où ils le veulent, quand ils le veulent.
- EL : Votre stratégie est donc de placer l’Internet au centre de l’offre. Mais est-ce possible dans un secteur, le cinéma notamment, où le marketing des films est devenu capital ?
GBR : A Hollywood, énormément de studios indépendants veulent travailler avec nous, parce qu’ils savent que leur audience ne veut pas être "marketée". L’audience de ces films forment des communautés, et c’est elle qui décide ce qui est bon ou mauvais, et pas les campagnes de promotion massives des grands studios. Cette nouvelle donne signifie aussi qu’il va falloir utiliser les outils communautaires pour justement "marketer" au mieux ces contenus spécifiques.
- EL : Est-ce qu’il n’y a pas une exagération sur le pouvoir des communautés sur le Net ? Car finalement, elles existaient déjà surtout dans les milieux underground de la musique avec les Fanzines, etc.
GBR : Dans la musique, toute la chaîne de production n’est pas très démocratique. Les majors ont encore le pouvoir. Mais avant iTunes, ils avaient encore plus de pouvoir. Et les gens, certains, veulent en effet qu’on leur dise ce qui est hot. En revanche, il est indéniable que nous faisons un travail de défrichage important. Ainsi, on a diffusé pendant un an la série Sanctuary, et elle vient d’être rachetée par NBC pour rejoindre l’antenne de la chaîne SCI FI. Alors on ne va pas remplacer Hollywood. Ce que nous souhaitons, c’est augmenter l’offre. Hollywood est très concentré sur quelques thèmes. Les studios font des focus groups, alors qu’ils pourraient tester les réactions des fans sur notre plate-forme.
- EL : N’êtes-vous pas en train de faire la promotion d’un micromarché, qui n’a pas de réalité économique car il concerne trop peu de gens ?
GBR : Si vous regardez l’explosion des contenus et leur impact sur la consommation, vous verrez comme nous sommes dans le sens de l’histoire. Aux Etats-Unis, en 1992, il y avait trente chaînes de télévision avec audience encore très concentrée sur trois réseaux : NBC, CBS et ABC. Aujourd’hui, il y en a cent cinquante et l’audience illustre parfaitement ce qu’on appelle la "long tail" (long tail, concept introduit par Wired pour expliquer que le numérique permet à des contenus autrefois difficiles à se procurer de connaître un soudain regain d’intérêt, ndlr). Cela veut dire que dans les médias aussi, il y a un phénomène "long tail". S’il est possible de réunir des audiences faibles sur quelques contenus pointus, notamment sur les agrégateurs comme Vuze, il n’en est pas moins vrai que des séries comme Desperate Housewives sont capables de réunir des audiences très importantes.
Au bout du compte, il faut que les fournisseurs de contenus perçoivent de l’argent. Et pour cela, il n’y a le choix qu’entre deux modèles : la publicité ou un accès payant aux programmes. Le second est très dur à mettre en place sur Internet, voire impossible. Donc, il est primordial qu’émerge un marché fort de la publicité sur les vidéos sur le Net.
- EL : On est bien d’accord. Mais justement, les agences et annonceurs semblent très réticents à venir en masse sur le Net, préférant toujours communiquer sur le petit écran.
GBR : Il faut faire en sorte que les budgets publicitaires migrent sur Internet. C’est inéluctable. Car aujourd’hui, on assiste à une compression de la chronologie d’exposition et de commercialisation des films. A cela, je vois deux facteurs : le modèle classique dans lequel le consommateur paye plusieurs fois pour le même contenu - sortie salle, DVD, chaîne payante - est moins rentable pour les studios, et il y a la pression du piratage. D’ailleurs, iTunes vient d’annoncer qu’ils avaient obtenu de commercialiser les séries le jour de la sortie en DVD.
On en revient au problème principal, qui est très handicapant, les budgets publicitaires ne supportent pas les contenus sur le Net, comme ils le font sur la télévision. Les marques et les agences média sont encore un peu perplexes dès qu’il s’agit de vidéo sur le réseau. Elles ne savent pas encore comment faire. Avec la télévision, les marques construisent une marque. Les qualités de la télévision sont biens connues et parfaitement exploitées. C’est un média immersif. Il raconte une histoire. Le Net, c’est très différent, c’est un média transactionnel. On clique sur une bannière pour avoir une promotion, en fait. Un format de publicité qui n’est pas encore adapté à la vidéo sur Internet. Ce décalage entre publicité et réseau a des conséquences importantes. Ainsi, les revenus par messages sur le Net sont très faibles encore. A tel point que pour des sites comme YouTube ou Dailymotion, aujourd’hui, à chaque fois qu’une vidéo rencontre un succès important, ils perdent beaucoup d’argent en frais de bande passante. La fermeture de Stage 6 n’a pas d’autres raisons : ils avaient 1,5 million de dollars de bande passante par mois ! Plus ça marche, plus ça coûte, sauf si vous êtes sur du P2P, et que vous ne faites pas de contenu produit par les utilisateurs, comme nous. Nous sommes sereins car la structure de coût de Vuze est limitée. Notre logiciel a été installé 24 millions de fois, et nous comptons 7 millions d’utilisateurs par mois. On est humble et conscient que notre audience, ce sont les technogeeks, mais ce sont aussi des évangélistes.
- EL : Que pensez-vous du débat actuel en France entre pro et anti-P2P. Avec les demandes de certains d’en arriver à une interdiction pure et simple de cette technologie ?
GBR : Il y a une différence certaine entre les Etats-Unis et la France sur ce point. Aux Etats-Unis, il n’y a plus de débat sur le P2P. Cette technologie est reconnue comme viable et utile. Piratage et P2P étaient encore synonymes, il y a encore deux ans. Mais les positions ont évolué, il y a énormément de piratage même sans P2P, sur des plates-formes comme YouTube par exemple. De plus, il y a énormément d’utilisations légales du P2P. Les Jeux Olympiques vont être distribués en P2P par NBC, grâce à BitTorrent. Akamai est aussi en P2P, Comcast vient de racheter une société spécialisée dans les réseaux décentralisés. Enfin, des sociétés comme la nôtre ont reçu 35 millions de dollars par des fonds d’investissement alors que nous utilisons une distribution en P2P. Et cela car nous avons été recommandés par la FCC (organisme américain ayant la tâche de réguler le marché des télécoms et des médias, ndlr). En ce qui concerne l’utilisation P2P, il y a certainement un décalage entre les Etats-Unis et la France. Autre exemple, la BBC distribue tous ses contenus en P2P. La France a un problème avec le P2P. La loi DADVSI a été mal écrite et elle va être très difficile à appliquer. En Angleterre et aux Etats-Unis, l’économie de marché permet aux petites sociétés très dynamiques sur le plan de l’innovation de se développer plus facilement, sans être polluées par les intérêts d’un fournisseur d’accès ou des producteurs de contenus. En France, on a bien des difficultés à innover, car on est confronté à des groupes d’intérêts qui ont toujours l’impression qu’ils vont y perdre. Mais la réalité, c’est que ces grosses entreprises ne comprennent pas la demande des consommateurs.
