Gilles Babinet : "Eyeka s’étend vers l’Asie"
Gilles Babinet est une figure de la nouvelle économie en France. Fondateur de MusiWave, revendu pour près de 100 millions de dollars à OpenWave, il a créé dans la foulée la société Eyeka. Celle-ci se présente comme un nouvel agrégateur de la création, réservé aux photographes et aux vidéastes.
- ElectronLibre : Eyeka a été créée depuis près de deux ans, qu’est devenue cette start-up ?
Gilles Babinet : Notre métier est double. Nous avons une plate-forme de diffusion vidéo façon Kewego, et nous avons une base de données regroupant 20 000 auteurs. Nous mettons ainsi en relation des marques qui font appel à nous, avec cette communauté de vidéastes et de photographes. Nous avons d’ailleurs réalisé récemment une enquête pour savoir qui étaient précisément ces créateurs inscrits chez Eyeka : 52% de notre base est constituée de professionnels. C’est la plus importante d’Europe. D’autre part, 90% sont francophones, et les 10% restants sont partagés entre asiatiques et anglophones. Notre ambition est de recruter dès maintenant la moitié de nos auteurs en Asie.
Notre démarche est la suivante : lorsque nous nous adressons aux médias, les contenus ne les intéressent pas, car ils les ont déjà, ou au mieux les produisent, donc nous les aidons à les diffuser sur le Net avec notre plate-forme de diffusion. Paris Match ou Canal+ nous font confiance, par exemple, pour la qualité de notre service. Mais notre travail va plus en profondeur avec les marques. Elles n’ont pas les contenus, sont à la recherche d’éléments différenciés, d’idées nouvelles, et elles sont également intéressées par la diffusion. C’est aujourd’hui un business en plein développement. Il est massivement géré par les agences de communication qui représentent le pivot de la stratégie de communication des marques. Nous souhaitons évidemment travailler avec elles, et pour cela nous avons structuré notre offre.
- EL : Vous venez d’ouvrir un bureau à Singapour. Pourquoi vous orienter vers l’Asie plutôt que les Etats-Unis ?
GB : Ça fait un an qu’on voulait aller à l’étranger. La question était de savoir quelle zone couvrir. Nous avons choisi de privilégier celle qui avait le plus de croissance, donc l’Asie. Et là-bas, les transferts de budget d’une opération de communication à une autre n’existent pas. Les agences ne déshabillent pas Simone pour habiller Antoinette. Elles n’ont pas à prendre ailleurs pour allouer des budgets à Eyeka. On a ouvert la filiale à Singapour il y a trois mois, et on a déjà trois budgets qui sont rentrés. On a aussi vendu des plates-formes en test, et si c’est concluant, les budgets seront conséquents. On a signé l’un des plus gros opérateurs mobiles de la zone.
En Asie, ce qui les intéresse, c’est de disposer de la plate-forme pour construire des canaux de télévision sur les mobiles. Une vision dont on est loin en Europe, alors que c’était la nôtre au départ.
- EL : Comment se rémunère Eyeka ?
GB : Nous supportons les frais de lancement et les coûts variables sur la plate-forme et nous prenons un forfait sur les appels à création. Côté créateurs, ces "appels à création" sont du même type qu’un concours, avec à la clef des prix dégressifs : 20 000 euros pour le premier, etc. Ensuite on s’assure que l’annonceur rémunère les créateurs. Nous avons effectué le premier appel à création en janvier.
- EL : Pourquoi ce premier appel à création intervient longtemps après la création de la société ?
GB : En fait, il a fallu un an et demi pour monter la plate-forme. Désormais, notre objectif est de lancer 200 appels à création cette année. On en a lancé 30 jusqu’à présent et on veut atteindre les 1 000 en 2009. Nous faisons travailler 26 personnes, pour une dizaine de clients, à notre plate-forme. Le trafic sur le site Eyeka est en croissance régulière. Nous sommes partis de 30 000 visiteurs uniques par mois en début d’année, avec une progression de 30% par mois. Nos ressources sont suffisantes, puisque nous avons levé dix millions de dollars en tout auprès de DN Capital et Ventech, et il n’a pas de problématique sur ce point. Je suis le plus gros actionnaire physique.
- EL : Quelle est votre position sur le marché de la production vidéo et photo ?
GB : Le marché de la publicité dans le monde représente 1 100 milliards de dollars, tandis que celui des droits télé s’élève à 280 milliards... Ca ne nous aide pas beaucoup. Mais le marché des agences de production ne bouge pas beaucoup. Il y en a deux ou trois sur la place qui pratiquent des tarifs élevés. De plus, sur le plan de la création, Eyeka sait amener des choses que ces agences ne savent pas faire en interne. L’important est que nous arrivions à mettre en place une chaîne de valeur qui commence des clients pour aller jusqu’aux créateurs, et que chaque maillon soit satisfait. En apparence, c’est un peu comme Ebay qui a su industrialiser les vide-greniers. C’est la même approche.
- EL : Est-ce que vous allez étendre votre domaine d’action au-delà de la vidéo et de la photographie ?
GB : Pour l’instant, nous nous efforçons de nous concentrer sur l’audiovisuel et les contenus à haute valeur ajoutée. Avec un axe de développement précis orienté vers les agences. On pourra ensuite s’étendre à d’autres domaines comme la musique. Mais nous ne pourrions pas faire comme MyMajorCompany, par exemple, car cela nécessite des compétences de direction artistique que nous n’avons pas. Et si je ne ferme pas la porte, je pense que le challenge aujourd’hui pour Eyeka, c’est la qualité. Les communautés d’auteurs sont assez sensibles sur ce point, et si elle baisse... ça se passerait mal.
