Frédéric Montagnon : "le blog prend un ascendant très fort sur les médias"
Avec 8,368 millions de visiteurs uniques au mois de mars selon l’institut Nielsen, OverBlog est la première plate-forme de blog en France. Frédéric Montagnon, son président et fondateur nous explique sa vision de la blogosphère et s’indigne contre la loi "Création et Internet". Overblog est détenu à 35% par TF1.
ElectronLibre : Quelles sont les performance de la plate-forme Overblog, alors que certains prédisent la fin des blogs et leur remplacement par les sites communautaires ?
Frédéric Montagnon : Les internautes se promènent aujourd’hui sur les blogs pour trouver de l’information. Il n’y a pas forcément un nombre de création de blogs en augmentation, c’est exact, en revanche de plus en plus d’internautes viennent sur les blogs pour les parcourir, les lire, etc. C’est grâce à ces nouveaux comportements des internautes que l’audience est en progression. Sur Overblog nous avons pris le parti d’attirer les gens passionnés, pas les adolescents. Nous nous sommes focalisés sur les adultes, car il n’était pas question de se mettre en face de Skyblog. Avec des outils techniques très simples, qui permettent à n’importe qui de publier et de partager.
EL : Comment vous voyez la place des blogs aujourd’hui dans l’univers internet ?
FM : La mission des blogs, c’est de donner la possibilité à des gens qui veulent traiter de sujets qui ne sont pas dans les médias, de publier, et d’échanger. Par exemple nous avons énormément de blogs qui parlent de musique, mais de genres musicaux ou de groupes qui n’ont aucune présence, ou si peu, dans les médias. Si l’on ajoute à chaque fois ces petites audiences, issues de passionnés et de leur communauté de lecteurs, cela fait beaucoup en définitive. C’est un peu notre "long tail".
Déjà même avant Internet, sur le minitel il existait déjà des forums de discussion très pointus, c’est tout le sens même de la télématique : mettre en relation des gens qui partagent une même passion.
Les blogs relayent les médias
EL : Est-ce qu’on n’assiste pas ici au retour de concepts qui avaient donné naissance à des sites comme Multimania ?
FM : La différence avec un site personnel comme Multimania qu’il fallait construire, c’est qu’on n’a pas besoin de connaître la machinerie pour lancer un blog. Cela a permis de donner la parole à beaucoup plus d’internautes. On observe depuis deux ans une évolution forte, depuis l’élection présidentielle en fait. Le contenu des blogs a dépassé le périmètre des sujets de niche. Le grand public vient sur les blogs pour partager et échanger sur des sujets d’actualité. Ils relayent et discutent sur ce qui est dans les médias. Ça ne remplace pas le journalisme, enfin pas totalement. C’est le contenu produit par le journaliste, en amont, qui est discuté, disséqué sur les blogs. Les deux pratiques sont complémentaires.
La plupart des sites d’information ont réduit les espaces de discussions, car ils ne veulent pas les héberger. La blogosphère joue donc un rôle complémentaire ; le blog c’est un peu le café du commerce, bien qu’il existe aussi des blogs rédigés par des spécialistes.
EL : Avec la montée en puissance des réseaux communautaires, beaucoup ont prédit la fin des blogs. Qu’en pensez-vous ?
FM : La compétition n’est pas entre les blogs et les réseaux communautaires, mais entre ces derniers et les moteurs de recherche. Mon réseau d’amis me recommande énormément de contenu, et je fais donc moins de requêtes sur Google, par exemple. C’est une pratique qui tend à se répandre sur le Net. Le blog prend un ascendant très fort sur les médias classiques. Le trafic est poussé depuis les sites communautaires vers les blogs, et ensuite sur les sites de médias. C’est un problème pour les médias, qui perdent de la valeur, car les gens ne vont pas à chaque fois vérifier en allant cliquer sur le site média.
EL : Quelle serait la solution pour eux ?
FM : Les groupes médias devraient tous chercher un moyen de travailler avec les plates-formes de blogs et les réseaux sociaux. Nous faisons beaucoup de mesures pour savoir d’où vient notre audience et où elle va. Globalement, cette audience vient pour 5% de Facebook. Pour Myspace, c’est 9,5% qui provient de Facebook. Ces pourcentages sont en croissance rapide, mais moins de 4% depuis le site du journal Le Monde, 3,5% depuis le Figaro et 3% de Libération. Le reste provient des requêtes Google (1/3), et des blogs entre eux.
Hadopi est une perte de temps
EL : Est-ce que vous prévoyez des évolutions dans le capital de la société, dans lequel TF1 détient 35% ?
FM : Nous ne manquons pas de projets dans les deux ans à venir. Mais nous sommes financièrement auto-suffisants. Donc, il n’y a rien de prévu pour le moment. En 2008 nous avons dégagé 1,8 million d’euros, et pour 2009, nous manquons de visibilité, car les investissements publicitaires ont été décalés dans le temps en début d’année, mais l’accélération est assez forte maintenant. Ca ne remet pas en cause la rentabilité de la société. Nous avons beaucoup investi dans la R&D (recherche et développement, ndlr), et en juin nous lançons un nouveau portail. Nous allons agréger tous les blogs qui le veulent, même ceux qui ne sont pas hébergés sur Overblog, ce sera le portail de toute la blogosphère, pour créer ensuite des thématiques sport, musique...
EL : Quel est votre sentiment sur la loi "Création et Internet" ?
FM : De mon point de vue, c’est une perte de temps. Cette loi est inapplicable, et contraire aux lois de l’Union Européenne. La discussion autour d’Hadopi est anachronique, elle arrive soit trop tard, car les gens copient depuis 10 ans, soit trop tôt, car l’offre n’est pas là. Il faut le reconnaître, il n’y a pas d’offres dignes de ce nom aujourd’hui sur l’Internet. Sur la vidéo à la demande, les catalogues ne dépassent que rarement 5000 titres. La faute aux producteurs notamment, qui ne veulent pas entrer dans les catalogues VOD, comme Luc Besson. Et pour les offres existantes, la promotion faite par les industriels est quasiment nulle. En fait, ils veulent conserver un modèle qu’ils maîtrisent : la sortie en salle puis le DVD. Il faut bien comprendre que c’est un problème d’offre, qui dépend des industriels du secteur, ça n’a rien à voir avec une loi ! Alors que le potentiel de la vidéo en ligne est faramineux, comme l’ont démontrées les plates-formes P2P. Elles ont développé des services étonnants, d’une grande qualité - bref on est mieux servi qu’avec une offre VOD légale. Est-ce alors légitime de vouloir encore soutenir des modèles dépassés, sous couvert de protéger les artistes ? En réalité Hadopi protège les stars. La loi n’a pas de sens, et ça va faire les beaux jours des avocats ! La ministre est à plaindre car elle n’avait pas demandé à porter ce projet de loi ; devenir pour un ministre de la culture, un ministre de l’industrie culturelle, c’est certainement décevant.
