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La naissance de Facebook décryptée par David Fincher, du cinéma a-vérité

Le 14 Octobre 2010 dans So_cult’ par François Bliss de la Boissière

The Social Network, un film intelligent, troublant et forcément insuffisant sur la genèse de Facebook, ses inventeurs geeks de Harvard et, comme le sous-titre le livre qui l’inspire : une histoire de sexe, d’argent, de génie et de trahisons. Plus surprenant surtout, au vu d’une filmographie plus saignante, un vrai film de David Fincher.

Avant de voir The Social Network, tout amateur de Se7en, Fight Club ou The Game se demande comment le réalisateur culte David Fincher a bien pu s’égarer dans l’histoire, sans meurtre ni sérial killer, des étudiants d’Harvard créateurs de Facebook. Une fois le film vu, sa construction en flashbacks partiels intercalant le quotidien de Mark Zuckerberg avec des auditions avant les multiples procès qui jalonnent son parcours (encore aujourd’hui), et la tension permanente créée par des dialogues mitraillettes écrits par Aaron Sorkin, le plus rare et sophistiqué des scénaristes-dialoguistes (l’impressionnante série The West Wing), il conforte au contraire la récurrence des thématiques Fincher. Mis à part le curieux Benjamin Button, tourné d’abord pour exorciser le deuil de son père, sans mort physique ni armes ni coups de poing, The Social Network rejoint le noyau dur de la filmographie de Fincher où l’enquête collective devient prétexte à rassembler les intelligences, où la recherche ineffective d’une juste vérité révèle systématiquement celles, subjectives, des uns et des autres. Le tout dans une ambiance paranoïaque toujours auto justifiée.

Tout au service de l’idée

Des serials killers calculateurs de Se7en ou Zodiac à l’anarchiste de Fight Club, du jeu de rôle en taille réelle redonnant goût à la vie de (The Game) à la création d’un réseau "cool" dans The Social Network, aussi pour prendre goût à la vie, ce qui compte, intéresse le réalisateur, et qui reste de chacun de ses films, est la beauté du geste, la preuve ontologique de la pure performance intellectuelle, pas sa condition morale. Pour aller au bout de son idée de réseau communautaire, Zuckerberg semble griller tout le monde et tous les codes moraux, notamment ceux de Harvard brandis en étendard. Alors que, comme les autres personnages à double emploi de Fincher, celui-ci décide et tranche dans une sorte d’a-moralité, comme on dirait a-politique, qui, de fait, élimine socialement certains partenaires, à défaut de les tuer pour de bon, pour se créer une sorte de méta-morale où seul le projet fait loi. Contrairement à ce qui a été écrit ici ou là et dénoncé par les porte-paroles de Zuckerberg, les anecdotes du film (filles, drogues, trahisons…), adapté du livre de Ben Mezrich (The Accidental Billionaires : The Founding of Facebook…), comptent moins que la tentative de retranscription des personnalités, sinon dans le détail, du moins dans leur essence. Ainsi la fausse veulerie de Mark Zuckerberg abriterait une audace sans limite, et l’insupportable dandy Sean Parker (joué par Justin Timberlake) cocréateur de Napster, venu partager son expérience et son complexe de supériorité, un vrai flair.

Hollywood écrit aussi l’histoire

Du côté de la réalité des faits, Fincher a bel et bien conçu un film et non un docu-fiction. Il s’appuie en plus sur un livre dont l’authenticité factuelle semble avoir déjà laissé la place à quelques effets dramatiques… pour l’entertainment. Plus intéressant peut-être est le portrait que tente le film de chacun des protagonistes. Surtout qu’il n’hésite pas à épingler toutes les éminences grises en situation. Les premiers de la classe de Harvard droits comme des soldats dans leur statut haut de gamme. Et la classe inférieure du même Harvard, envieuse et laborieuse mais dont l’appétit conduit à l’initiative. Au centre du sujet, bien sûr, l’insaisissable Mark Zuckerberg lui-même, présenté comme un nerd que l’on ne saurait aimer ou détester sans regret. Sa conversation spontanément disruptive et non linéaire, proche de l’écriture cut-up des années 60, stigmatise un cerveau-ordinateur ouvertement multitâche. Son attention à une conversation varie ainsi en fonction de l’intérêt, ou plutôt, de la quantité d’intelligence nécessaire à la suivre. Lors d’une scène de confrontation, tardive dans le film, un Zuckerberg placidement exaspéré revendique ouvertement ce comportement intellectuel supérieur et trait de caractère dérangeant que le spectateur subit depuis la première scène sans toujours bien comprendre, comme ses interlocuteurs. Fincher incite ainsi à évaluer le fonctionnement mental du jeune génie de l’informatique à travers la mécanique complexe d’un processeur capable de réguler sa puissance de calculs parallèles en fonction des priorités des tâches et de leur complexité. Comme un ordinateur, ses prises de décisions relèvent d’une logique froide implacable et sans autre calcul que celui de permettre au programme d’avancer. Cette démonstration mise en scène crédite ainsi Zuckerberg d’une intelligence hors norme, qui expliquerait, comme pour un artiste ou un génie, un comportement lunatique aux absences ou remarques borderline (voir à ce titre son inconfortable entretien en vidéo lors de la session D8 en juin dernier).

Trop tôt ou trop peu

Avec ce sujet, à la fois complètement moderne par rapport à l’importance sociale planétaire de Facebook, et si peu cinématographique puisqu’il ne se passe rien de concret ou de spectaculaire dans le monde réel à part des gens qui causent et tapotent sur ordinateur, Fincher réussit un film prenant avec des personnages en général falots, qui ne font que se parler, le plus souvent assis. Des cafés aux bars, des appartements universitaires du Massachusetts aux bureaux de la Silicon Valley, tout le monde est toujours posé et on se demande si le rigoureux principe ne va pas jusqu’à un humour au énième degré quand le seul sport pratiqué à l’écran par certains étudiants est l’aviron. Assis, donc et seule occasion, un peu hors sujet, où le réalisateur, par ailleurs effacé, s’amuse ostensiblement avec la caméra et les effets. Rétrospectivement, la scène d’introduction où Mark Zuckerberg trotte seul dans le labyrinthe du campus de Harvard prend alors un nouveau sens. Lui seul serait en train de courir au milieu d’une histoire qui marche. Le film l’affirme clairement, même s’il a emprunté l’idée à d’autres étudiants, lui seul a eu la capacité de la formaliser et de la programmer. Plusieurs milliers de connexions dès son lancement en 2004, 1 million de connectés quelques mois plus tard à la fin du film, 500 millions de comptes aujourd’hui, la propagation virale de Facebook relève plus d’un tsunami révolutionnaire doux que d’une croisière bourgeoise. Avant explosion en plein vol du phénomène ou confirmation d’un transfert massif des rapports sociaux vers le virtuel, il ne fallait effectivement peut-être pas attendre plus longtemps d’en faire un film. Quitte à ce qu’il ne fasse qu’esquisser ce nouveau big bang digital encore en cours.

The Social Network, en salle depuis le 13 octobre 2010 (projections numériques recommandées)

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1 Commentaire

  1. Raphaël  le 18 octobre 2010

    Excellente analyse !



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