Edwy Plenel et la nouvelle académie
Le journalisme est une pratique. Pour certains, il est aussi un sacerdoce, qu’il convient de servir dans les règles. C’est le cas de Médiapart, dont la qualité n’est pas à remettre en question. Et puis, il y a les francs-tireurs, attirés par ce qui a mauvaise réputation : la rumeurs, le buzz, l’activisme vain du "Lol".
"Nul n’entre ici s’il n’a payé". Voilà qui pourrait être l’inscription au fronton de Mediapart le site d’information lancé il y a un an par Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde. Cela pourrait paraître totalement futile, mais pas du tout, le bon docteur Edwy est formel, une bonne information ne peut se prescrire sans un paiement en retour. Passons rapidement sur les quelques raisons invoquées, que ce soit l’idée que l’information coûte de l’argent à produire, notamment, car il est évident que tous les médias, y compris les "gratuits" n’ont jamais remis en cause le statut de salariés des journalistes, ou encore que l’internet fait l’apologie d’une gratuité illusoire, car ce dernier point est encore en discussion partout sur la toile, et il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu’il est tel la mer, animé d’un flux et d’un reflux.
Le plaidoyer d’Edwy Plenel s’articule autour d’une notion des plus passionnante : "à qui parler ?" - qui est mon public, mon oreille soeur, ma communauté d’esprit, bref mon peuple. L’ancien directeur de la rédaction du Monde parle de "public". Qu’il oppose à la foule indifférenciée, forcément haineuse et veule, voire hostile que l’on retrouve tant et tant - c’est bien connu - sur les forums gratuits de ce continent électrisé. Et il faut bien le reconnaître, il y a quelque part une inspiration à la Hugo autant qu’ à la Heidegger dans ce constat. Opposant la foule, l’émeute sous-jacente, ce "on" dont il n’est rien à dire qui n’aille dans le sens d’un progrès satisfaisant, à la réunion des partisans de la liberté campés sur les dernières barricades de la liberté d’expression. Et si l’on ose encore un peu avec la machine à remonter le temps, on pourrait facilement trouver quelques ressemblances entre Mediapart et ces écoles qui fleurissaient tout autour de la Méditerranée, et dont certaines n’avaient d’autres murs que les parois d’une crypte ...
Pas de besoin de décodeurs pour aller sur Mediapart, juste une carte bancaire dûment approvisionnée, et il vous en coûtera entre 5 et 15 euros par mois, selon votre situation et votre envie de soutenir la cause du journalisme "libre et indépendant". A ce sujet, de la bouche même d’Edwy Plenel, Mediapart a engrangé près de 20 000 abonnements et devrait atteindre le point d’équilibre financier en 2011, certainement en fin d’année.
Droit du sang contre droit du sol
Pendant ce temps éclosent aux quatre coins de la toile de nouvelles formes de journalisme spontanées. La plupart sont relayées sur les réseaux du Web 2.0, avec en vedette américaine du moment, Twitter. Leur caractéristique commune est proche de celle de la Star Academy, en cela que n’importe qui peut s’attribuer la fonction de journaliste. Elle devient non plus l’attribut d’une situation professionnelle, comme pour ceux qui font Mediapart, mais d’une simple prise de parole.
Un renversement s’opère ainsi sur le Net. Le journaliste ne vient pas imposer les fondements de son métier à ce nouveau terrain, mais il tire de ce terrain sa propre légitimité - tout comme en 1981 les créateurs de stations FM. Là où Mediapart est un journal papier migrant vers l’électronique, mais tout en ayant conservé sa propre culture, et comme nous l’avons vu aussi ses présupposés philosophiques et éthiques, d’autres sont des natifs, des locaux, bref des "pure player". Et qu’importe les origines des gens qui ont créé ces nouveaux médias, la différence se fait sur l’état d’esprit et la politique d’assimilation, d’acceptation, bref sur les qualités d’ouverture. C’est une prise de pouvoir tranquille, sans heurts ni gros esclandres, si l’on veut bien éviter de tomber dans les travers du sensationnalisme comme lors du débat sur les "forçats du web".
On n’en est pourtant qu’au début. Toutes les fenêtres ne sont pas encore ouvertes. Loin de là, les multitudes n’ont pas encore été prises en compte. N’est-ce pas exaltant ?
