E3 : Kinect, 3DS, Move… Microsoft, Nintendo et Sony ont sorti leurs armes
On la croyait calmée et puis non. La lutte fratricide qui divise depuis l’origine l’industrie du jeu vidéo en autant de clans qu’il y a de consoles de marques différentes a repris de plus belle. En tous cas au grand jour puisque l’édition 2010 du salon E3 est redevenue après trois années de déroute le terrain privilégié de ces jeux du cirque industriel. COUPS ET COMPTES-RENDUS
Retransmises pour la première fois en streaming live sur Internet, les conférences E3 des trois constructeurs, Microsoft, Nintendo et Sony ont révélé à l’échelle planétaire que le jeu ne consiste pas seulement à déployer ses atours mais aussi à montrer combien la concurrence a tort. À ce petit double jeu de la communication et des avancées éditoriales et technologiques, Sony Computer a remporté la double palme qui compte. La médiatique, qui aspire l’état des esprits des uns et des autres dans une spirale positive, et la concrète qui donne du vrai grain à moudre à une population de gamers toujours aussi avides d’émotions fortes.
La PS3 s’affirme sans plus de honte
Fort du succès tardif désormais avéré d’une PlayStation 3 devenue Slim et d’un marché du Blu-ray en croissance régulière, Sony Computer s’est offert une auto réhabilitation inespérée en jetant sur la table deux cartes majeures qui ont fait mouche. La présence inédite, qui fera référence sur scène, du vétéran de la télévision Jerry Lambert interpellant avec hargne la foule de gamers journalistes sur place dans son ambivalent rôle de Kevin Butler, le porte-parole décalé de la marque aperçu dans les spots publicitaires. Et le retour à des exclusivités attachées à la console PS3. Exercice de captation d’exclusivités devenu l’apanage de Microsoft depuis son débarquement en force dans le monde du jeu vidéo ces dix dernières années. Ainsi, la présence surprise et culturellement choc sur la scène Sony de Gabe Newell, cerveau du studio Valve (la série Half-Life et la plateforme de distribution Steam), venu annoncer le développement du très attendu jeu Portal 2 sur PlayStation 3 (en parallèle aux versions Xbox 360, PC et Mac).
Sony s’ouvre de nouveaux portails
Célèbre critique des consoles PlayStation que son studio a toujours négligé, Gabe Newell s’est livré, avec humour et franchise, à un exercice de contrition qui, à lui seul, envoie très loin le message : Sony est sorti du purgatoire des débuts chaotiques de la PS3. Public ou professionnels, plus personne ne peut plus bouder la console Sony. Sur ce nouveau terreau, les avancées techno-ludiques à risque telle la 3D relief à destination des jeux puis des films exclusivement sur PS3 et la manette à reconnaissance de mouvements PlayStation Move, embarrassante à force de mimer la Wiimote de Nintendo, pourront croitre à leur rythme sans plus craindre un retour de bâton éliminatoire. Sony a ainsi réussi à faire oublier l’absence d’une PlayStation Portable 2, et à faire avaler sans critique excessive que ses services PlayStation 3 en ligne jusque là gratuits passent partiellement à un modèle d’abonnement premium payant façon Xbox 360. De Killzone 3 àGran Turismo 5 en relief au créatif et participatif LittleBigPlanet 2, du PlayStation Move à l’efficacité technique toutes catégories à peine discutable, de l’animateur comique aux prestigieuses exclusivités, en une conférence, Sony a réinventé le jeu et une personnalité là où les autres marques ont perdu leurs repères.
Xbox 360, le cul entre deux publics
Microsoft, qui semblait bien parti pour ouvrir les hostilités avec sa poignée de FPS blockbusters (Gears of Wars 3, Halo Reach…), a fini par s’enfoncer dans un show grand public façon télé du matin qui a nuit à Nintendo lors des années passées. Après avoir conquis de haute lutte le public hardcore, le géant américain n’a pas d’autre choix que d’élargir sa base de consommateurs en allant chercher le public familial déjà installé sur Wii ou sur PlayStation 3 devant des films Blu-ray. Prometteur sous forme de prototype montré l’année dernière, le concept de jeu sans manette Kinect (ex projet Natal) présenté quelques mois avant sa commercialisation (novembre) remet les pieds sur terre. L’absence d’originalité du catalogue de jeux dits "casual" totalement emprunté à celui de la Wii (le PlayStation Move de Sony joue aussi ce registre copieur, mais pas seulement) visant un grand public peu averti de la densité possible du jeu vidéo ne passe pas bien lors de ces conférences E3. Nintendo l’avait appris à ses dépends en 2008 et 2009 et, à la surprise générale Microsoft tombe dans le même piège.
Dissipation de la magie
Raides et limitées, les démonstrations de jeux Kinect ne firent que dessiner les limites techniques du système (garder les bras le long du corps pour ne pas déclencher des commandes accidentelles, jouer debout et non assis, articuler exagérément pour se faire comprendre par la reconnaissance vocale, etc). En une année, la magie esquissée d’un contrôle dématérialisé de l’écran à la Minority Report a pris du plomb dans l’aile. Entre les suites attendues de gros jeux visant sans nuance les hardcore gamers et les jeux grand public insipides (quoi que le Kinectanimals, le clône avec des bébés fauves de Nintendogs laisse rêveur) dont se moque le parterre professionnel de la conférence, pas étonnant que Microsoft ait eu la tentation d’acheter le public sur place. Chaque spectateur de la conférence est ainsi reparti avec un exemplaire du nouveau modèle de Xbox 360 gracieusement offert. Une console légèrement plus petite, certes, mais qui n’a rien de "Slim", supposément moins bruyante, équipée d’un disque dur de 250 Go, et prête à accueillir l’accessoire caméra à détection Kinect. Elle sera disponible en France à partir du 16 juillet à 250 €.
Zelda trébuche
De retour sur la planète gamer avec un catalogue remettant au goût du jour toutes ses gloires des années 80, 90 et 2000, Nintendo a cette fois privilégié le public hardcore totalement désabusé par les démonstrations de Wii-Fit et autres entrainements du corps et du cerveau des dernières conférences de Los Angeles. Malheureusement pour la société japonaise, ses deux démonstrations les plus importantes n’ont pu se concrétiser. Comme Steve Jobs il y a quelques semaines lors de la conférence WWDC d’Apple, pour cause de réseaux sans fil soit disant surencombrés, Shigeru Miyamoto s’est retrouvé empêtré sur scène dans sa démonstration du nouveau jeu Zelda sur Wii (Skyward Sword). Une démonstration ratée des contrôles supposément plus raffinés de l’accessoire Wii Motion Plus suggérant une sortie plus éloignée que prévue du jeu. Même si, entre les mains des visiteurs du salon, le jeu a apparemment fonctionné correctement, il semble acquis que les contrôles similaires au PlayStation Move de Sony seront bien plus fiables que la Wiimote vieillissante de Nintendo.
Nintendo prend encore du relief
Le coming out attendu de la console en relief 3DS n’a pas manqué d’être salué mais devant l’impossibilité d’en faire la démonstration par écrans télévisions ou Internet interposés, Nintendo a dû redoubler d’effort en explications et en trouvailles. La troupe d’hôtesses équipées de consoles 3DS de démonstration venue au devant de l’auditoire a créé l’événement médiatique du moment mais n’a profité qu’aux témoins sur place. On peut s’attendre comme avec la première DS à des tournées de démonstrations Nintendo dans les campagnes. Nintendo ayant l’habitude de garder quelques cartes en mains à la sortie de l’E3, technologie et puissance embarquées, date exacte de sortie (avant fin mars 2011) et prix de vente restent inconnus. Les 70 jeux déjà en développement sur la console par Nintendo, et tous les éditeurs importants, et la possibilité de remake en relief des chefs d’œuvres comme Zelda : Ocarina of Time ne laissent guère d’alternative. Effet de curiosité, efficacité tangible, nouvelles trouvailles ludiques et revisitations nostalgiques forment un ensemble d’attractions incontournables. Et comme à cela il faut ajouter la possibilité de lire sur 3DS des films en relief d’Hollywood (Dreamworks, Disney Pixar ont déjà signé…), toujours sans lunettes, les analystes n’imaginent pas autre chose qu’un succès colossal.
Le manège reparti pour 5 ans
Du côté des consoles portables, ou, plus généralement, des appareils mobiles capables aussi de jouer, Nintendo continue de mener la danse. Avec sa capacité de restituer du relief, de surcroit sans lunettes, la 3DS stigmatise encore une fois le modèle en faillite chronique de la PlayStation Portable, et condamne les iPhone/iPod Touch/iPad à envisager le relief dès l’année prochaine. En ce qui concerne les consoles de salon, le modèle économique sur dix ans claironné par Sony depuis la naissance de la PS3 se laisse confirmer par Microsoft. La société américaine n’a plus peur d’annoncer que le projet Kinect qui donne prétexte à un redesign de la Xbox 360 doit prolonger de cinq ans le cycle de vie de sa console. En révélant du bout des lèvres qu’une Wii 2 passera au relief quand 30 % des foyers au moins seront équipés de HD TV 3D, Nintendo renvoie surtout à 3 ou 5 ans la prochaine génération de consoles. Des déclarations d’intentions cherchant à rassurer les consommateurs sur la pérennité des biens qu’on leur vend aujourd’hui mais aussi destinées à endormir la concurrence. À lire et entendre ce que les uns et les autres pensent publiquement des technologies du voisin qui pourtant tendent de plus en plus à converger, le pacte tacite autour la durée du cycle actuel de consoles de salon ne durera que si la parité du marché reste dans les clous.
La concurrence a toujours tort
Une fois les armes étalées au grand jour lors des conférences puis des trois jours de salon où 45 600 visiteurs professionnels ont pu voir et toucher les promesses, chacun dénigre l’équipement de l’autre. Sony balaie d’une phrase la 3D "imprécise" de la Nintendo qui ne verrait donc jamais le jour sur une PlayStation Portable 2. Microsoft, bridé par le format DVD de sa Xbox 360 affirme qu’il est trop tôt pour que les consoles de salon se lancent dans la 3D (après avoir propulsé tout seul le jeu connecté planétaire et la Haute Définition et lancé un partenariat avec LG en Corée permettant d’afficher des jeux Xbox 360 en 3D sur des écrans plats !). En 2010 pendant quelques jours brûlants à Los Angeles, Microsoft a voulu faire du Nintendo, Nintendo s’est retrouvé à faire accidentellement de l’Apple, et Sony brusquement libéré de sa période de pénitence s’est trouvé une nouvelle voie. Ainsi va va va l’ordinaire petite guerre de communication industrielle des entreprises du jeu vidéo.
Image de Une : accessoire Move Zapper PlayStation 3 @ Sony Computer
