Centre National de la Musique - Franck Riester "ce rapport vise à aider une filière sinistrée"
Principal artisan du rapport commandé sur la création d’un Centre National de la Musique, le député UMP Franck Riester répond sur les interrogations que soulève ce nouvel organisme. Il se montre néanmoins confiant, et rassurant, estimant que le Président de la République est très au fait du dossier, et que les professionnels du cinéma n’ont rien à redouter.
ElectronLibre : En poussant à la création d’un CNM, l’industrie de la musique envoie un message au marché : les consommateurs ne veulent pas payer, nous prenons acte et demandons un financement indirect. Qu’en pensez-vous ?
Franck Riester : Je ne partage pas cette analyse. D’abord, la musique à l’instar du livre, du cinéma ou de tout autre bien culturel a une valeur, un prix, même sur Internet. C’est ce principe cardinal qu’ont défendu le Président de la République et la majorité avec la mise en place de l’Hadopi, qui constitue une réponse à la fois préventive et pédagogique face au fléau du téléchargement illégal. Et cette pédagogie paie puisque l’on constate aujourd’hui que les comportements des internautes changent. D’ailleurs, l’indicateur le plus pertinent qui atteste de cette modification des comportements est la consommation de biens culturels en ligne de manière légale, qui ne cesse de croître. A titre d’exemple, et comme nous le soulignons dans notre rapport, les revenus du streaming payant ont cru de 60% entre 2009 et 2010. Je ne dis pas que l’offre légale doit être nécessairement payante. Mais je crois que l’internaute est prêt à payer si l’offre légale qui lui est proposée est suffisamment riche et attractive, ce qui rémunère la création. C’est un cercle vertueux.
EL : Asseoir le financement du CNM sur la taxe Cosip n’est-il pas une manière de repousser le problème ? Finalement, une taxe sur les FAI paraît inévitable pour sécuriser le budget du CNM, comme cela avait été prévu dans le dernier projet de loi de finances.
FR : La filière musicale a la particularité d’être à la fois la filière culturelle qui a le plus souffert de l’impact du téléchargement illégal tout en étant le secteur culturel le moins aidé, et de loin, par les pouvoirs publics. Nous avons donc souhaité mobiliser des ressources nouvelles, en veillant à ne pas accroître la pression fiscale, ni pour le consommateur, ni pour les fournisseurs d’accès à Internet. En ce sens, le rendement très dynamique d’une partie de la taxe Cosip, à savoir la taxe sur les services de télévisions payée par les distributeurs (FAI principalement) apporte des garanties de financement au projet de Centre National de la Musique. Son produit est ainsi passé de 137 millions en 2008 à 278 millions en 2010. Ce qui justifie à nos yeux qu’une partie de ces ressources, que nous estimons à 95 millions d’euros, viennent financer le CNM, sans que cela nuise au cinéma. Nul besoin donc de créer une nouvelle taxe.
Notre proposition de financement ne vise pas à amputer les moyens du cinéma
EL : Avez-vous anticipé la réaction des représentants du cinéma, dont une partie des crédits va être réorientée pour la musique ?
FR : Nous avons auditionné plusieurs acteurs de la filière cinématographique et avons eu des contacts réguliers avec les professionnels du cinéma et avec le CNC. Ce rapport vise à aider une filière sinistrée. Contrairement à ce que certains affirment, notre proposition de financement ne vise pas à amputer les moyens du cinéma. La preuve en est que le gouvernement a d’ailleurs souhaité, dans le budget 2012, conforter les ressources du CNC à hauteur de 700M€ (+40% par rapport à 2007), et je m’en réjouis. Cela doit permettre au CNC de répondre aux besoins affichés, et notamment à l’ambitieux plan de numérisation des salles de cinéma. Par ailleurs, le modèle du CNC a structuré notre réflexion, compte tenu de son remarquable bilan ; plusieurs propositions, comme son modèle de gouvernance par exemple, s’en inspirent.
EL : L’idée de regrouper tous les organismes d’aide sous la bannière du CNM passe-t-elle bien au sein de la filière ?
FR : Le constat est partagé par tous les acteurs y compris ceux qu’il est proposé de rassembler au sein du CNM : d’une part, les guichets d’aide, les organismes de soutien sont nombreux, émiettés, avec des financements croisés, ce qui nuit à la mise en oeuvre d’une stratégie d’ensemble structurante pour la filière. D’autre part, si tous mènent des actions de qualité, certaines structures manquent cruellement de moyens, comme par exemple le Bureau export. Le CNM renforcera de façon importante leur capacité d’expertise au bénéfice de l’ensemble de la filière. C’est une attente forte de tous les professionnels du secteur.
EL : Vous mettez l’accent sur les jeunes talents, mais rien, ou presque, ne concerne leur "exposition", ce qui reste le principal problème...
FR : Au contraire, l’accent sur les jeunes talents irrigue toutes les propositions du rapport ! Ce critère conditionne ainsi l’attribution de nombre d’aides, qu’il s’agisse des aides aux nouveaux enregistrements, aux tournées, aux festivals, aux petits labels et producteurs de tournées ou encore aux plateformes numériques qui seront également encouragées à la mise en avant de ces artistes. Concernant l’exposition de la musique sur les médias traditionnels, radio et télévisions, cela relève de la compétence du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel.
Ce serait la fin du ministère de la Culture
EL : Pouvez-vous d’ores et déjà nous informer sur la manière dont l’Elysée a reçu ces propositions ?
FR : Le Président de la République communiquera sur le sujet quand il le jugera utile. Les artistes et producteurs qui participaient au déjeuner ce lundi 3 octobre autour du Président Sarkozy ont été frappés par sa très grande connaissance du dossier et par sa détermination à aider la filière.
EL : Le gouvernement ne serait-il pas plus efficace en fusionnant les instances de régulation (CSA, Hadopi, ARCEP...), et les guichets en une seule entité capable d’analyser et d’alimenter les industries de la culture ?
FR : D’abord, les instances de régulation que vous citez ont des missions extrêmement différentes. Quant aux guichets concernant les industries culturelles, entendez-vous par là qu’il faudrait créer une grande agence qui regrouperait les aides au cinéma, au livre, à la presse, à la musique, au théâtre, à la danse, voire aux musées dont certains deviennent de véritables entreprises culturelles ? Où s’arrêter ? Ce serait la fin du ministère de la Culture et de la communication ! Ce serait aussi nier la spécificité des secteurs concernés qui ont des logiques culturelles et économiques très différentes : certains, comme le théâtre, la danse, les orchestres, opéras et les musées sont très subventionnés par l’Etat et les collectivités territoriales. D’autres vivent dans une économie ouverte, très concurrentielle et relèvent d’une autre approche, comme le cinéma et la filière musicale au sens où nous l’avons définie. C’est cette approche pragmatique que nous avons mise en œuvre dans le cadre précis de la mission qui nous avait été confiée par le ministre.
