Blu-ray Partners France : "La querelle entre le support physique et le dématérialisé nous semble futile"
Après une dizaine d’années de tranquillité et de succès portés par l’efficacité et l’universalité du DVD, le marché de la vidéo est redevenu un grand bourbier technologique où s’enlisent communicants, commerçants et consommateurs. Ni la HD ni la 3D ne permettent vraiment d’y voir plus clair. INTERVIEW...
La conférence bilan de fin d’année du milieu du marché de la vidéo, réunie sous la bannière de l’association Blu-ray Partners, a essayé la semaine dernière de s’enthousiasmer autour du format Blu-ray. Le format haute définition se porte plutôt bien d’après les chiffres fournis par les professionnels français. Il permet au marché de la vidéo de faire bonne figure face à la chute inexorable du DVD. Mais du DVD au Blu-ray en passant par le défunt HD-DVD et à l’aube de la 3D, le message auprès des consommateurs est plus confus que jamais. Sans le vouloir, ladite conférence a surtout révélé le gouffre qui sépare les avancées technologiques, telle la 3D, et le public représenté par les médias. Arnaud Brunet, secrétaire général du Blu-ray Partners, également directeur des relations extérieures chez Sony France, et Daniel-Georges Lévi, président, et senior vice-président chez Disney France, ont accepté de répondre à quelques questions complémentaires…
Electron Libre : Quelle est la vocation du Blu-ray Partners auprès du public ?
Arnaud Brunet : Blu-ray Partners France est une association regroupant les principaux éditeurs vidéo, les grands fabricants d’électronique grand public et des laboratoires. L’association a pour but la promotion du format Blu-ray et de la haute définition en général. Elle mène des actions de communication et de sensibilisation auprès des pouvoirs publics, de la presse et du grand public.
EL : Quelle autonomie et marge de manœuvre avez-vous par rapport au grand frère américain BDA (Blu-ray Disc Association) ?
AB : Nous sommes totalement indépendants de la BDA. Bien évidemment nous travaillons en étroite collaboration avec elle et partageons les mêmes objectifs. La BDA a un spectre d’action plus large puisqu’elle traite également des questions techniques et juridiques liées au format, ce que nous ne faisons pas.
EL : Les ventes de programmes en Blu-ray ont doublé entre 2009 et 2010 et celles des platines Blu-ray (PS3 incluse) ont progressé de 165 % en France. A quoi est-ce dû ? Cela suffit-il à redresser le marché physique de la vidéo ?
AB : La progression est due à de nombreux facteurs, le principal étant l’accompagnement de la montée en puissance de la télévision numérique et de la haute définition. Or, nous savons que le Blu-ray apporte le meilleur de la haute définition aux écrans plats.
Daniel-Georges Lévi : Et, faut-il le rappeler, que tous les lecteurs Blu-ray permettent de lire tous les DVD. Cette rétro-compatibilité est essentielle pour les consommateurs et contribue au succès de cette technologie.
AB : Quant au marché de la vidéo, victime notamment du piratage, le Blu-ray lui apporte en effet quelques couleurs en recréant de la valeur.
EL : Que dites-vous aux apôtres du dématérialisé, tel Apple, qui sautent complètement l’étape Blu-ray en passant du DVD au service de vidéo en ligne ?
AB : Qu’ils manquent une belle occasion d’apporter du plaisir aux amateurs de belles images ! Plus sérieusement, la querelle entre le support physique et le dématérialisé nous semble futile et loin de la réalité. Aujourd’hui, ce que l’on constate est simple : seul le support physique garantit la meilleure qualité d’image haute définition (les Blu-ray affichent des images HD en 1080p et des pistes sons en DTS HD là où les programmes en VOD plafonnent souvent en 720p pour un son tout juste équivalent à celui d’un DVD, ndlr), la richesse des bonus, la possibilité de regarder immédiatement des contenus 3D. Le dématérialisé est soumis à de réelles contraintes techniques, de bande passante par exemple. Mais surtout l’un et l’autre nous apparaissent finalement répondre à des besoins et des usages complémentaires : le support physique c’est aussi la simplicité, le cadeau, l’échange. Pour conclure, les deux « usages » (pour ne plus parler de format) sont complémentaires et amenés à coexister longtemps, nous semble-t-il.
EL : Il a été dit lors de la conférence que la bataille entre le HD-DVD et le Blu-ray a finalement été une bonne chose parce que cela "a créé du buzz autour de la HD". Pour un peu, il s’en dégage l’impression que cela aurait été orchestré… A postériori, vous confirmez que cela a plutôt créé un élan et non un frein à la pénétration de la HD et du Blu-ray ?
AB : « Créer du buzz », il ne vous a pas échappé que c’était un clin d’œil. Bien évidemment, cela n’a pas été orchestré et tout le monde comprend l’intérêt qu’il y a à éviter en général les guerres de format ou de technologies. C’est pour l’essentiel une perte d’énergie et de temps, mais on ne peut faire grief à ceux qui développent des technologies de les soutenir. Le bon côté, c’est que cela participe par ailleurs à l’émulation technologique et à l’innovation.
DGL : C’est, selon nous, l’arrêt très rapide de cette querelle stérile qui a contribué au fort développement de la HD en général, du Blu-ray en particulier.
EL : Qu’est-ce qui freine le plus l’adoption à domicile d’une nouvelle technologie comme la 3D, après la HD : les prix ? Ou la compréhension des avantages, fonctionnements et de la pérennité des dites technologies ?
AB : L’introduction d’une nouvelle technologie s’accompagne souvent au départ d’un prix « premium », mais qui en matière d’électronique grand public s’érode très vite, comme chacun peut le constater tous les jours. Ce n’est donc pas un frein. En revanche, il est exact que les technologies se renouvellent de plus en plus vite, ce qui peut dérouter un peu le consommateur. Deux réponses à cela : faire des efforts d’explication et de démonstration des nouvelles technologies, assurer la pérennité de celles-ci dans le temps. S’agissant de la 3D, le succès d’Avatar a fait que l’on n’a pas eu à expliquer la 3D. En revanche, on n’a peut-être pas assez dit qu’un téléviseur 3D était avant tout un excellent téléviseur HD « normal » et que l’on n’était donc pas condamné à regarder tous les programmes avec des lunettes…
EL : Bien que la 3D à domicile ne donne lieu à aucune guerre des formats, il règne une grande confusion technologique autour des compatibilités diverses : lunettes 3D (actives ou passives) exclusives à chaque marque et non compatibles entre elles, 3D native ou upscaling 2D vers 3D sur certains appareils, connectique HDMI 1,4 obligatoire ou pas… Que se passe-t-il ? Pourquoi un message clair et une politique éditoriale uniformisée ne sont-ils pas mis en place ?
AB : Je ne suis pas certain que, s’il existe une confusion, celle-ci résulte des éléments que vous évoquez qui, finalement, sont assez transparents pour le téléspectateur. Voyez plutôt mon commentaire précédent. Au contraire, s’agissant du Blu-ray, le grand mérite est d’avoir un format qui peut-être vu indifféremment sur tous les types d’écrans 3D, qu’ils soient à lunettes passives ou actives etc…
EL : Le Blu-ray 3D est un format compatible avec le Blu-ray 2D, c’est à dire lisible en 2D sur une platine 2D traditionnelle. Au risque de brouiller le message pour le consommateur déjà un peu perdu, certains éditeurs commercialisent des BD 3D non compatibles à côté d’une édition Blu-ray traditionnelle ou dissocient les disques 2D et 3D dans leur packaging. Pourquoi ?
DGL : Il peut exister des contraintes physiques de stockage à prendre en considération, la 3D prenant logiquement plus de place que la 2D sur un même disque. Or la richesse du Blu-ray tient aussi à ses bonus, ce qui peut nécessiter de maintenir un support « 2D » sur certaines éditions particulièrement riches en contenus. Il peut également y avoir des problèmes de droits dissociés 3D et 2D.
AB : L’important dans ces cas est de donner au consommateur une information claire sur ce qu’il achète.
EL : Quelles initiatives le Blu-ray Partners engagera-t-il pour expliquer au public le fonctionnement et l’avantage de la 3D à domicile que vous qualifiez de "tendance lourde" ?
AB : Répondre notamment aux questions des journalistes ! Plus sérieusement, la tendance est effectivement lourde et s’inscrit dans la montée en puissance du cinéma 3D en salle et la vente de téléviseurs HD, dont la fonctionnalité 3D va de plus en plus être présente dans les gammes.
EL : Du point de vue du consommateur, la plus grande aberration du lancement de la 3D consiste à brider la commercialisation normale de films en 3D, parce qu’ils sont attachés exclusivement à l’achat de matériel de telle ou telle marque. Le pire exemple étant celui d’Avatar indisponible dans le commerce en 3D… Comment expliquez-vous cette politique commerciale qui semble pénaliser les nouveaux adeptes de la 3D ? Combien de temps durera-t-elle et sera-t-elle interrompue juste après les fêtes par exemple ?
DGL : Il ne nous appartient pas de commenter ces politiques commerciales qui sont individuellement décidées par certains intervenants du marché. En revanche, nous partageons tous le sentiment qu’elles ont pour objectif d’accélérer le taux d’équipement des foyers en TV 3D, passage indispensable pour créer une base consommateurs solide. J’ajoute que nous n’en sommes qu’au tout début de l’histoire : de plus en plus de Blu-ray 3D vont sortir, et l’on parle de 40 titres déjà prêts aux États-Unis. Des débuts prometteurs donc, dans un marché qui en 2011 restera bien sûr dominé par le Blu-ray 2D.
EL : Les prototypes d’écrans 3D sans lunettes que Toshiba ou Sharp mettent en avant laissent entendre que de tels écrans pourraient sortir très vite et rendre obsolètes les écrans 3D avec lunettes… Qu’en est-il exactement ? Risque-t-on de voir surgir de tels appareils commercialisables dès le CES de Las Vegas en janvier prochain ?
AB : Là encore, il ne nous appartient pas de commenter les annonces de tels ou tels. En revanche, nous savons qu’entre l’annonce de l’existence d’une technologie, voire la présentation de prototypes de salon sans contrainte d’environnement technologique, et la commercialisation à grande échelle de produits à un coût abordable pour le grand public, il y a parfois un monde et de nombreuses années. C’est comme les « concepts cars » dans l’automobile. Nous en rêvons tous mais… Donc vivement le CES 2011 pour nous faire rêver !
Photo de Une © DR : Arnaud Brunet, Daniel-Georges Lévi.
