Bière, pizza et lunettes 3D (épisode 2)
Dès ce printemps, le rêve de gosse devient réalité : les téléviseurs 3D seront disponibles à la vente en France, et commenceront leur entrée dans notre vie quotidienne. Mais les contenus disponibles ne s’adressent - au moins dans un premier temps - qu’à un segment du marché, et les chaînes ne sont pas prêtes . Suffisant pour lancer une nouvelle technologie ?
Panasonic, Samsung, Sony, LG... tous les principaux fabricants de télévisions sont sortis du bois et ont annoncé avec fracas le lancement de leurs premiers téléviseurs 3D. Pourquoi maintenant ? La technologie utilisée est prête depuis plusieurs mois déjà, le cinéma commence à produire en masse des films en 3D relief. Mais d’un autre côté, l’industrie n’est pas parvenue à établir des standards en ce qui concerne les lunettes actives, et les chaînes de télévision semblent prises au dépourvu. Pour les fabricants, c’est clair, ils ne peuvent pas se permettre de louper le coche de la Coupe du Monde, moment où traditionnellement, de nombreux foyers se rééquipent, histoire de profiter au mieux des matchs.
D’après eux, le public serait donc mûr pour regarder la télévision en 3D dans son salon, chaussé des indispensables lunettes de ski. Scène qui devrait pimenter les photos de soirées entre copains avec la bière et les pizzas. Mais on ne saurait en dire autant des diffuseurs. Sony, qui fabrique également des caméras stéréoscopiques, a annoncé la captation de 25 matchs pendant la Coupe du Monde. Mais pour l’heure, aucun accord avec les acteurs du broadcast ne permet de penser qu’ils seront disponibles pour les spectateurs. La seule retransmission sûre et certaine aura lieu lors du Fifa Fan Festival, notamment à Paris, sur l’esplanade du Trocadéro... devant un écran géant. Ce qui n’empêche pas Bernard Heger, délégué général du Syndicat des industries de matériels audiovisuels électroniques (Simavelec) de se montrer optimiste : « Il reste encore plus de deux mois, et une diffusion par satellite est très simple à mettre en place... »
« Ils ne peuvent pas ne pas se lancer »
Cela dit, aucune chaîne de télévision française ne s’est engagée sur la voie de la 3D. Seul Canal a fait savoir qu’il étudiait sérieusement le dossier, mais sans aucune certitude quant à la date de disponibilité du service. Sur ce point aussi, Bernard Heger voit l’avenir en rose, et en 3D. « TF1, M6 et France Télévisions ne peuvent pas ne pas se lancer là-dedans. » En attendant,à côté du sport, il y a toujours la longue traîne du cinéma et ses sorties Blu-Ray pour alimenter en contenus les early adopters à venir. Les films en 3D relief se multiplient à Hollywood, avec souvent d’importantes retombées médiatiques. On se souvient que Là Haut avait fait l’ouverture du Festival de Cannes, - étrangement, les photos de festivaliers munis de leurs lunettes sont d’ailleurs bien difficiles à trouver en ligne -, et selon la Warner, « le succès d’Avatar a ouvert la voie à de nouveaux projets 3D ».
D’ailleurs, Jeffrey Katzenberg, patron de Dreamworks, a fait savoir que tous les films d’animation réalisés par le studio seraient désormais produits en 3D relief. Et l’inventaire des sorties 3D prévues ne fait que s’étoffer. Rien qu’en 2010, Le Choc des Titans (filmé en 2D mais converti en 3D pour environ 5 millions de dollars), Harry Potter chez Warner, Shrek, il était une fin de Dreamworks, Alice au pays des merveilles de Tim Burton chez Disney... En tout, une petite vingtaine de sorties hexagonales sont attendues pour 2010.
Reste que les films en 3D font toujours figure d’exception, et pour cause : ils représentent un surcoût de production de 10 à 20%. Ils concernent donc essentiellement de très grosses production made in US dont la visibilité est assurée. De l’animation et de l’action surtout. Les studios de cinéma voyant dans la 3D une façon de faire barrage au piratage et de ramener dans les salles obscures un public jeune, très consommateur de jeux vidéos, il faudra encore un moment avant que tous, en particulier les cinéphiles pur sucre, y trouvent leur compte.
80% de jeux en 3D
Pour doper ses ventes, Samsung mise sur une astuce : un processeur capable de transformer en temps réel une image 2D en image 3D. Non sans une certaine déperdition de qualité, cela va sans dire. L’industrie d’une manière générale compte quant à elle sur les jeux console. Selon certains acteurs, dans les mois qui viennent, 80% des jeux vendus seront compatibles 3D. Mais dans un premier temps au moins, il ne s’agira que d’une conversion 2D 3D, probablement déceptive. Les industriels misent tout de même sur une clientèle teenage et prescriptrice au sein des foyers pour lancer le marché de la stéréoscopie.
Dernier point qui devrait refroidir certains enthousiastes (parmi lesquels une bonne partie des jeunes actifs, pourtant cœur de cible de la 3D) : le coût de l’équipement. Si les téléviseurs offrant l’option sont relativement peu chers pour une nouvelle technologie, ils reviennent entre 20% et 50% plus cher qu’un écran HD traditionnel. Prix auquel s’ajoute celui des lunettes actives (non incluses avec les téléviseurs Samsung, et généralement livrées par deux seulement avec un écran), du lecteur Blu-Ray compatible 3D, et de la connectique.
Pour un plasma (la technologie donnant le rendu le plus confortable avec des lunettes actives) de 50 pouces destiné à une famille de 4 personnes, son lecteur Blu-Ray adapté - nécessaire actuellement pour profiter de films - et sans le home cinema, il faut compter selon nos estimations autour de 2500 euros. Toujours pas un problème selon Bernard Heger. « De toute façon, les écrans équipés en 3D proposés sont des écrans haut de gamme. On estime vendre entre 8 millions et 8 millions et demi de téléviseurs en 2010, dont 30% de haut de gamme. Les gens qui peuvent se payer du haut de gamme peuvent se permettre le surcoût, et s’équiper en 3D. Comme ça, ils seront prêts. » Des écrans haut de gamme par leur prix, mais qui ne bénéficient pas forcément pour autant des meilleures dalles.
Dernier point d’achoppement : malgré le temps qu’ils ont eu - la technologie en soi n’est pas neuve -, les fabricants ne sont pas parvenus à se mettre d’accord pour rendre leurs lunettes standard. Pas question d’utiliser les lunettes Samsung avec un écran Panasonic, et vice-versa. Pour la soirée film romantique à deux, le jeune célibataire devra donc accepter de mettre le prix de la paire de lunettes supplémentaires, et sacrifier quelque peu à son légendaire sens du style.
photo : lunettes pour 3D anaglyphe - procédé obsolète. ©FlickR/Neato Coolville
