Barbara Carlotti : "Ma musique n’est pas un produit"
Elle a une voix qui vient, une diction traînante mais sûre, qui essore des phrases aux profondes intonations mélancoliques. En deux albums, Barbara Carlotti est entrée sans complaisance dans le cercle fermé des chanteuses de qualité, de celles dont on attend avec gourmandise le prochain album, la chanson inédite, le mot idéal. Son deuxième album s’appelle justement "L’idéal", et Barbara Carlotti nous raconte sa vision de l’industrie de la musique.
ElectronLibre : Comment a débuté l’aventure de Barbara Carlotti dans la musique ?
Barbara Carlotti : J’ai commencé par enregistrer un EP de sept titres, intitulé Chansons, en autoproduction. J’ai été voir plein de gens, dont EMI qui m’a découragée, alors que j’avais déjà de la presse, Télérama, Libération, et aussi des radios, donc des éléments solides pour la promotion. J’avais aussi envoyé l’EP à des tas de maisons de disques, dont Microbe, qui m’a signé une licence de distribution très rapidement. Et c’est eux qui ont trouvé ensuite une licence chez Beggars, mais ça s’est fait avant qu’on enregistre Les lys brisés.
Ca faisait déjà un an que mon disque était distribué sur le Net, ou dans les Fnac, et des magasins comme Colette à Paris. Je m’étais débrouillée toute seule. Je m’occupais de tout. A l’époque où j’ai signé chez Microbe, j’avais rencontré une manageuse via EMI, Myriam Chiaramonti, qui s’occupe aussi d’Anis. Elle m’a fait rencontrer des gens. Elle était d’ailleurs plutôt pour attendre quelques temps avant de signer. Moi j’étais pressée. Ca faisait trois ans que je faisais de la musique. Et on a signé et enregistré Les lys trois mois après. J’ai eu beaucoup de chance. Aujourd’hui, j’ai signé avec 4AD (label de la maison de disques britannique Beggars, ndlr) en tant qu’artiste pour trois albums, et EMI Publishing s’occupe de l’édition.
EL : Est-ce que vous savez ce qui a plu à un label aussi illustre que Beggars pour qu’il signe la distribution d’un album pas encore enregistré ?
BC : La fraîcheur des compositions. Le côté un peu maladroit de cette production maison, et ma voix, je crois, ont plu. Il faut dire qu’on avait enregistré l’album de sept titres en quatre jours. Bertrand Burgalat était venu m’aider pour les arrangements sur "Cannes". Pour le reste on avait fait ça sans rien y connaître avec des amis musiciens.
EL : Est-ce que vous avez investi tout de suite Internet pour la vente ou la promotion de l’album ?
BC : Immédiatement, j’ai lancé un site pour accompagner le mini album. Le disque était d’ailleurs en vente directement sur le site. Et puis j’ai trouvé après comment faire pour vendre les fichiers. Avec VirginMega c’est facile, tu leur expliques et ils te signent un contrat normal de distributeur. Microbe s’est occupé de tout. Je savais que ce serait bien fait.
EL : Et avant de vous lancer dans cette aventure, que saviez-vous de l’industrie musicale ?
BC : Je ne connaissais absolument rien. J’avais juste une idée de ce qu’était la promotion d’un disque parce que j’avais bossé pour des groupes de jazz lorsque j’étais en musicologie. Ce qui est sûr, c’est que j’avais une idée "ultra vague" de comment vendre un album. Je n’avais pas idée que c’était l’industrie la musique. Pour moi, la musique n’était pas être un bien de consommation comme les autres, comme on en trouve dans les supermarchés. Mais j’apprends petit à petit, surtout quand on me répond que je ne peux pas faire tout ce que je veux, et qu’avant tout, il faut vendre des disques. Tout dans ce milieu est conditionné par le fait de vendre ou de ne pas vendre de disques.
EL : Combien d’albums avez-vous vendu des Lys brisés ?
BC : L’album s’est vendu à 10 000 exemplaires. 5 000 en France, et 5 000 à l’étranger. J’ai eu une promotion gratuite sur iTunes qui a proposé le single Cannes dès la sortie de l’album. Ca a bien marché, la chanson a été beaucoup téléchargée. En revanche, le fait qu’il ait servi comme générique du Grand Journal sur Canal+ n’a pas aidé, car les gens ne savaient pas qui la chantait. Les gens ne m’en parlent que maintenant. Finalement, le passage télé permet d’identifier une chanson.
EL : Est-ce que vos chansons sont sur les réseaux d’échange P2P ? Est-ce que cela vous pose problème ?
BC : Mon cousin est un féru du P2P, et il m’a dit qu’on trouvait mes chansons sur l’Internet : Cannes, Tunis, De l’argent. Ce serait un problème si cela empêchait de vendre des disques, mais je ne suis pas sûre de ça, que ce soit lié. Au stade où j’en suis, cela me coûte de ne pas vendre 5 000 albums de plus. En l’occurrence, je doute que le P2P ait une réelle influence, car ce n’est pas une pratique si généralisée que ça. Et puis, si on ne trouve pas ce qu’on veut sur le P2P, on va le chercher sur une plate-forme légale. Les rares fois où j’ai cherché des trucs un peu spécifiques sur le P2P, ils n’y étaient pas, ni sur les magasins en ligne. En revanche, on pouvait les trouver sur Amazon, et acheter un vrai disque.
EL : Une fois que vous avez signé avec Beggars, via le label 4AD, est-ce qu’une stratégie a été mise en place spécifiquement adaptée à l’Internet ?
BC : Cette année, non. A part quelques partenariats avec des sites comme auFeminin.com. Les médias, ça sert à relayer l’info. Moi, je voulais qu’on fasse plein de choses sur MySpace, iTunes, mais ils n’ont rien fait.
EL : Et ils vous ont expliqué pourquoi ?
BC : Non, de toute façon, ils se justifient assez peu. De temps en temps, seulement, ils donnent des éléments, mais parfois je trouve qu’il y a des contradictions, ou d’autres fois que c’est bien. EMI Publishing a mis un peu de temps, ils ont observé avant d’agir, mais maintenant, ils sont bien plus dynamiques. Ils ont lancé un concours autour du thème de l’idéal sur MySpace. On reçoit ainsi des petits films parmi lesquels je fais une sélection toutes les semaines.
EL : Est-ce que pour vous les ventes en ligne sont plus importantes maintenant que les ventes sur CD ?
BC : Les ventes en magasin sur support CD sont plus importantes, certainement. Parce que les ventes en ligne ne rapportent presque rien, il n’y a pas de marge. De plus, l’objet reste très important pour moi. J’adore les vinyles, mais on ne trouve presque plus rien. Aujourd’hui, c’est fini. Mais je continue à acheter des vinyles quand j’en trouve, et des CD aussi. Je les transfère sur mon iPod, et c’est bien mieux qu’avec iTunes, qui ne te permet pas de faire circuler la musique parmi tes amis. C’est un comble. On a acheté la musique et on ne peut rien en faire.
EL : Est-ce à dire que vous êtes opposée aux protections anti-copie ?
BC : Oui, bien sûr, quitte à taxer plus cher la musique en ligne.
EL : Est-ce que vous avez fait des démarches avec la maison de disques pour proposer vos titres sans DRM sur les plates-formes de vente de musique en ligne ?
BC : Non, et je ne savais pas qu’on pouvait le faire. En fait, la maison de disques a des habitudes de travail, et si on ne demande pas, on ne vous explique rien. J’ai eu du mal, par exemple, à obtenir les chiffres de ventes chez Microbe. C’est un peu comme s’ils ne pensaient pas que cela va t’intéresser. Je pense que c’est aussi une manière de montrer leur pouvoir ; eux, ils savent les chiffres, pas toi. Ils te disent que c’est pour ton bien, pour t’éviter certaines angoisses. Les maisons de disques fonctionnent selon une hiérarchie qu’il ne faut pas trop déranger. Si tu commences à avoir des pensées, des velléités de producteur, ce n’est pas bien vu du tout. Evidemment, ça me soulage aussi de bien des choses et me permet de me concentrer sur mon travail.
EL : Comment voyez-vous les évolutions de votre métier, avec la prépondérance prise aujourd’hui par le marketing sur l’artistique ?
BC : Je ne me suis jamais posé la question de la musique en tant que produit. Je sais parfaitement que ça existe. Ce n’est pas pour ça que je fais de la musique. Faire de la musique, c’est ma façon de vivre, mais surtout pas d’en faire un produit. Cependant, je serais très heureuse si un jour je composais une chanson qui devienne très populaire.
EL : Si un de ces jours une major de la musique venait vous voir, seriez-vous intéressée, sachant que cela peut impliquer des compromis artistiques sur vos créations ?
BC : Je ne suis pas sûre que cela viendrait attenter à mon intégrité artistique. La différence la plus notable, c’est qu’une major met plus d’argent sur la promotion. Il faut leur tenir tête, pour imposer tes choix. En tant qu’artiste, il ne faut pas se tromper sur les personnes avec lesquelles tu signes. Il peut y avoir des éclairs de génie dans tous les domaines.
*Crédit photo : Sergio Rossi
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