Avenir de l’information : La bataille du code
L’avenir de l’information dépendra de sa faculté à s’adapter à la nouvelle bataille technologique qui se prépare. L’information mobile, ce nouveau marché qui, sans être encore monétisé, existe et impose aux médias de se tourner vers de nouvelles problématiques stratégiques et économiques pour assurer leur survie. Les Pure Players quant à eux, semblent voués à être le chainon manquant de cette spirale évolutive autour de l’innovation technologique au service de l’information... faute de moyens.
Demain, l’information aura la technologie dans la peau. L’innovation au service des médias ouvre la voie vers un renouvellement du marché concurrentiel de la presse. IPhone, Android, Blackberry, Palm Pre et bientôt la nouvelle tablette d’Apple sont autant de terminaux mobiles nouvelle génération qui vont bouleverser le paysage économique des médias.
Une dizaine de titres ont déjà lancé leur déclinaison iPhone. Les médias classiques sont dans la course et font figure de pionniers en matière de développement d’une application sur plusieurs terminaux mobiles. Le Figaro, qui possède une version iPhone, propose également une version mobile de son quotidien compatible avec les smartphones Android et Symbian S60. Développée par Playsoft, elle est disponible gratuitement sur l’Android Market (Google) et l’Ovi Store (Nokia).
Libération, le quotidien, dont la fragilité économique et financière n’est plus à démontrer s’est pourtant payé la Roll’s Royce en matière de logiciel compatible avec la plateforme mobile Apple chez Visuamobile : possibilité d’accéder à l’édition du jour - avec un mode de navigation page par page -, aux podcasts audio ou vidéo et aux Unes de « Libé » depuis son premier numéro datant du 18 avril 1973. L’ambition pour remporter un nouveau marché très concurrentiel a son coût. En l’occurrence, pour Libération, la dépense pour créer le logiciel sur iPhone développé par VisuaMobile s’élèverait à plusieurs dizaine de milliers d’euros.
Darwinisme
La guerre technologique est déclarée mais tout le monde ne pourra pas participer, c’est la loi du plus fort mais aussi une question de survie ! A l’heure où la presse s’enlise dans la crise, son renouveau dépendra plus que jamais de sa capacité à suivre la bataille concurrentielle se situant sur un double front englobant à la fois un enjeu éditorial et un autre technologique. Selon AT Internet (Xiti), les terminaux d’Apple compteraient désormais pour 10% du trafic des sites média disposant à la fois d’une application iPhone et d’une version mobile.
Philippe Mathon, rédacteur en chef du site Le Point, reconnaît comme une évidence « l’information devenue technologique » depuis son passage au format web. Dans quelques semaines sur Blackberry et Androïd, LePoint.fr a débloqué « plusieurs milliers d’euros pour développer sa première application sur l’iPhone via le prestataire Backelite », introduit-il. Selon lui, « c’est un terrain qu’il faut obligatoirement conquérir, en prenant en compte le mode de faculté d’adaptabilité à tous les supports sachant qu’il faudra effectuer une mise à jour tous les trois mois pour rester compétitif ».
Nul doute pour Philippe Mathon que les revenus pubs suivront dans un modèle de l’information tourné vers le payant. Une assertion pragmatique qu’il traduit par « les annonceurs commencent à solliciter le site LePoint », avec pour issue certaine « que la pub arrivera sur le marché si tant est qu’on reste dans un périmètre de contenu qui justifie une application payante. "On doit à terme monétiser l’information en formalisant le payant », selon lui. Et de conclure que « le marché des Smartphones représente une guerre stratégique pour la presse qui devra en payer le prix ».
Budget
Tout est question de prix en fait. Pour miser sur une innovation technologique au service de l’information il faut un budget...et un modèle économique qui tient la route. Deux atouts qui font défauts aux Pure Players, qui peinent encore à trouver l’équilibre économique et financier. D’ailleurs, ces sites tels, Mediapart, Slate, ou Bakchich se sont lancés sur l’enthousiasme des journalistes fondateur. L’accent et les moyens ont été mis très vite et presque uniquement sur l’éditorial et donc la rédaction.
Hélène Froment, en charge du développement, du marketing et de la direction technique du site Mediapart, est pourtant prête à mettre le prix pour adapter le business modèle hybride de ce site aux nouvelles technologies liées à l’information mobile. Un objectif que décrit la directrice comme un nouveau moyen de « fidéliser les lecteurs et recruter de nouveaux abonnés en profitant d’un éventuel développement de l’audience". Interrogée sur les moyens mis en oeuvre pour intégrer ce nouveau marché, Hélène Fromen admet sans détour qu’il s’agira "d’un réel effort financier pour Mediapart qui se traduira par un budget avoisinant quelques dizaines de milliers d’euros pour créer notre application sur iPhone », ajoutant que Mediapart « devra malheureusement faire des choix et n’aura vraisemblablement pas les moyens de se développer sur toutes les autres plateformes mobiles".
Subventions
Pierre Haski, cofondateur du site Rue89 ne semble pas, quant à lui, mesurer, l’ampleur d’un marché compétitif qui, sans être encore monétisé, existe bel et bien. Un simple gadget permettant le bâtonnage d’infos à l’entendre. Pierre Haski a d’autres "priorités" pour son site qui manquerait par ailleurs de ressources pour entrer dans ce système d’innovation technologique. Même si Rue89 a lancé sa modeste application iPhone grâce à un bénévole, les fonctionnalités sont basiques et "l’appli bug pas mal ", reconnaît-il, "mais on est en train d’y remédier". Pour lui, « on n’est pas encore confronté à une course à la surenchère à l’investissement des supports comme les smartphones, donc ça n’est pas notre priorité », ajoutant que « ce type de technologie ouvre un marché en pleine évolution, certes, mais reste une manière d’utiliser l’info autrement, pas de la créer ». Considérant Rue89 dans un modèle économique qui se cherche encore sur la Toile, Pierre Haski voit l’innovation technologique de ces « outils » comme une « affaire d’image » qui exclut toute valorisation de diversité de contenu (revendiqué activement par Rue89). « LeMonde a récolté deux pubs depuis le lancement de son application », s’amuse-t-il. Pour lui c’est un fait : « tant qu’il n’existera pas d’instrument fiable qui permette de mesurer l’audience sur les applications comme iPhone ou Androïd ce sera un frein à la pub, il n’y a pas suffisamment d’annonceurs aujourd’hui... on verra dans deux ans ! ».
Le danger de l’apauvrissement de l’information et de la diversité des médias qui la traite, deux notions fondamentales pour les principes de notre démocratie, ont été évidemment ardemment défendus par les Pure Players. Un écrémage pourrait très bien se faire dans les années qui viennent, parce que certains sites d’informations ne seraient pas capables de proposer aux internautes la panoplie d’outils nécessaire. Or, ironie de l’histoire, aujourd’hui, pour des raisons strictement économiques, ce sont les sites de groupes de presse traditionnelle qui font la course en tête. Encore trop fragiles financièrement les Pure Players devront-ils se tourner vers l’Etat pour obtenir les subventions nécessaires à leur entrée dans cette guerre de l’innovation technologique ? Au risque de s’éteindre si celles-ci venaient à manquer, ou pire à injecter de l’argent de manière trop sélective, voire arbitraire.
