Autorité de la Concurrence : "pas de nouvelle équation économique"
Nous publions la tribune de Philippe Bailly, président de cabinet NPA, un spécialistes de l’économie de l’audiovisuel, sur l’avis rendu par l’Autorité de la Concurrence concernant la distribution des contenus par les opérateurs de télécommunication.
Voici le texte in extenso :
A la suite de l’avis rendu ce matin par l’Autorité de la concurrence, je voulais vous faire partager quelques réflexions et commentaires sur les conséquences possibles en matière d’organisation du financement des contenus.
Le considérant 178 apparaît comme le pivot du raisonnement :
« Si la situation du marché de gros des chaînes payantes évoluait significativement pour permettre à un fournisseur d’accès Internet qui le souhaite d’agréger et de commercialiser des bouquets propriétaires suffisamment attractifs, a minima pour ses abonnés raccordés aux réseaux de fibre optique, la plus grande partie des justifications alléguées de l’exclusivité de transport et d’accès disparaîtrait. »
La vision qui en ressort apparaît au fond profondément traditionnelle :
Des opérateurs découragés d’investir de manière significative sur les contenus dès lors que ceux-ci ne peuvent pas les valoriser de façon discriminante…
Qui mettent à disposition les bouquets de chaînes constitués via un marché de gros largement ouvert – y compris sur les contenus premiums sport et cinéma – et dont les tarifs seraient éventuellement encadrés…
Avec, pour le groupe Canal +, un droit au contrôle de la distribution de la chaîne premium Canal+ confirmé qui tendrait à se limiter à la chaîne Canal+ (et ses déclinaisons) mais remettrait en cause la distribution exclusive de chaînes en exclusivités qui constitue l’un des fondements de CanalSat.
Canal+ sanctuarisé
Parmi les questions que ce schéma soulève :
Pour les opérateurs, la distinction entre services innovants et contenus, avec une possibilité de distribution exclusive limitée au premier et extrêmement encadrée dans le temps (deux ans maximum) apparaît doublement complexe à mettre en œuvre : dans l’articulation des argumentaires commerciaux (comment valoriser aux yeux des clients finaux la dimension interactive indépendamment des contenus eux mêmes ?) comme dans les délais nécessaires, de la part des clients finaux, pour prendre conscience de la valeur ajoutée apportée par des services qu’ils n’auront par nature jamais encore utilisés.
Pour les éditeurs, la profession de foi de l’Autorité sur la possibilité de compenser la perte de revenus d’exclusivité par l’accroissement des revenus tirés de la publicité échange un moins certain (la valorisation des exclusivités) contre un revenu très aléatoire compte tenu de la conjoncture économique (voire juridiquement impossible à mettre en œuvre puisque les chaînes cinéma ne peuvent pas se rémunérer par la publicité)
Pour les détenteurs de droits premium – sport et cinéma – par la limitation de la concurrence sur le marché des droits.
Pour le groupe Canal+, le schéma dessiné par l’accord sanctuarise Canal+ en tant que chaîne mais pose un vrai questionnement sur l’avenir de CanalSat, si le remise en cause des accords d’exclusivités passés avec certains éditeurs remet en cause sa position d’agrégateur / distributeur sur les réseaux qu’il n’opère pas de bout en bout (donc hors satellite et TNT)
Au final, l’Avis de l’Autorité de la Concurrence qui semble aller vers une remise en cause généralisée des droits exclusifs, tend vers l’amont (les droits sportifs, le cinéma…) que vers l’aval (les accords de distribution des chaînes) remet en cause l’un des principes fondamentaux de financement de l’audiovisuel, du cinéma et du sport, sans proposer pour ces secteurs, à ce stade, de vision convaincante d’une nouvelle équation économique.
