Arnaud Lagardère menacé de faillite personnelle
Arnaud Lagardère s’est condamné en s’endettant à accélérer les cessions de son groupe. L’assemblée générale du 27 avril ne fera qu’accentuer, s’il reste président, ce processus qui concernera rapidement Lagardère Active.
L’incohérence qui se dégage des récentes décisions prises par Arnaud Lagardère s’explique par la crainte que celui-ci éprouve de se retrouver en faillite personnelle. Cette menace est pour lui beaucoup plus importante que celle du financier Guy Wyser-Pratte, qui mobilise les actionnaires de la société en commandite qu’il préside contre lui.
L’annonce soudaine de la cession de toutes ses participations minoritaires dans les médias, et la gestion pour le moins hasardeuse du dossier Presstalis ne se comprennent, l’une comme l’autre, que si l’on sait qu’Arnaud Lagardère, lourdement endetté, doit défendre sa situation personnelle avant celle de son groupe.
Ses dernières initiatives témoignent de sa fébrilité. En présentant ses résultats 2009, Arnaud Lagardère annonce qu’il vend les participations que son groupe détient dans Marie Claire (42%) et dans le groupe Amaury (25%). Ni Evelyne Prouvost, ni Marie-Odile Amaury, présidentes de ces groupes de presse familiaux, n’avaient reçu le moindre coup de fil de sa part. Une absence de concertation qui augure de longues et difficiles négociations. Le groupe Lagardère n’obtiendra pas, contrairement à ce qu’estiment de nombreux experts comme le Crédit Suisse, un prix de vente correspondant à leur valeur comptable. Ce groupe n’encaissera pas les 87 millions d’euros que valent les 25% qu’il détient dans Marie-Claire, comme il ne percevra pas les 1,5 milliard d’euros qu’il voudrait toucher en échange de la cession des 20% qu’il détient dans Canal+ SA et qui sont aussi en vente.
Dépréciations à venir
La décote est d’autant plus certaine que ces participations ont été contractées sans la moindre clause de sortie. À l’époque, le groupe Lagardère, qui développait une stratégie à long terme axée sur les médias, voulait établir une relation de confiance avec ses partenaires pour renforcer ses alliances. Aujourd’hui, un revirement stratégique majeur le conduisant à se recentrer sur le sport, ses participations deviennent inutiles. Mais au lieu de les céder une à une, elles sont toutes mises sur le marché. On imagine déjà ce qu’il adviendra de la valorisation générale du groupe Lagardère lorsque celui-ci sera, sous la pression des commissaires aux comptes, obligé de déprécier leur valeur comptable.
Vivendi a été le premier groupe à prendre conscience de la fragilité de son ancien partenaire. Depuis le 12 avril, date de la réception de la lettre d’Arnaud Lagardère annonçant son désir de céder ses 20%, le groupe présidé par Jean-Bernard Lévy s’est abstenu de faire une offre. Voire d’adresser un signe positif de bonne réception dont Arnaud Lagardère aurait bien besoin avant son AG du 27. Mais il est inutile de recourir aux bonnes manières quand on a, comme Vivendi, la ferme intention de ne pas débourser plus d’un milliard d’euros pour ces 20%. Et l’option que le groupe Lagardère peut faire jouer, de les introduire en Bourse si les négociations échouent, n’est pas de nature à inquiéter Vivendi, tant la procédure est longue.
Le dossier Presstalis, enfin, révèle peut-être plus que les autres dossiers un certain amateurisme. Actionnaire à 49% de Presstalis (ex-NMPP) et opérateur de cette société, le groupe Lagardère a longtemps refusé de contribuer à son refinancement, comme les éditeurs et le gouvernement le lui demandaient. La scène confinerait au burlesque si elle ne menaçait l’avenir de la presse française.
Après avoir nié qu’il était l’opérateur de Presstalis, un fait depuis la création des NMPP il y a 63 ans, Lagardère ne veut pas verser les 54 millions d’euros qui lui ont été réclamés par Bruno Mettling, auteur d’un rapport commandé par François Fillon sur la distribution de la presse. Lagardère se déclare prêt à verser une contribution correspondant à la hauteur du chiffre d’affaires que ses titres réalisent chez Presstalis. Et il propose 15 millions d’euros, et non les 21 que Lagardère réalise effectivement dans l’entreprise. Une offre ressentie comme une provocation par tous les éditeurs, qui demandent que Lagardère verse les 49% de la somme totale exigée pour remettre l’entreprise à flot. Dans un ultime geste de conciliation, Lagardère donne à Presstalis les 49% qu’il détient dans Mediakiosk, un réseau de 800 points de vente, qui vaudrait 20 millions d’euros.
Ne pas descendre sous le cours de 30 euros
Dans cette affaire, Lagardère joue avec le feu car si Presstalis, faute d’entente, devait déposer le bilan, les journaux, qui verraient leurs ventes chuter ou qui disparaîtraient, lui feraient un procès. Et ce n’est pas une cinquantaine de millions qui lui seraient réclamés en dommages et intérêts, mais 200 voire 300 millions d’euros. Alors, pourquoi cette raideur ? Pourquoi Lagardère ne verse-t-il pas la somme qui lui permettrait de se dégager, une fois pour toutes, de Presstalis ?
Tout simplement parce que le versement de ces 50 millions d’euros pèserait, comme toute sortie importante de cash, sur son cours en Bourse. Et Arnaud Lagardère surveille sa valeur comme le lait sur le feu depuis qu’il a emprunté 340 millions d’euros pour acheter 5% des actions de la commandite afin d’en détenir 10,3%. Une décision destinée à le protéger dans cette société, mais qui l’a au contraire fragilisé.
Certes, en 2009, Arnaud Lagardère a desserré l’étreinte en faisant jouer, comme l’a révélé le Nouvel Observateur, une option de vente contraignant Calyon à lui racheter 109 millions d’euros d’actions. Mais comme en 2007, Arnaud Lagardère, via LCM (Lagardère Capital Management), avait emprunté 200 millions d’euros supplémentaires, sa dette n’a pas fondamentalement varié. Même si les comptes de LCM sont opaques, certains financiers se hasardent à estimer à 400 millions d’euros le montant de son endettement fin 2009. Soit une valeur qui correspond, pour les 10,3% qu’Arnaud Lagardère détient, à un cours de 30 euros.
S’il descend en dessous, ses dettes dépasseraient la valeur de ses actifs et les banques pourraient le mettre en situation de faillite personnelle en exigeant d’être remboursées. Ce n’est pas le moindre des paradoxes, mais Guy Wyser-Pratte constitue le meilleur allié de Lagardère lorsqu’il déclare urbi et orbi que le groupe subit une dévalorisation de 30%...
Cession de Lagardère Active
Confronté à une telle pression du marché, Arnaud Lagardère n’a d’autre choix que de céder des actifs pour dégager des résultats exceptionnels qui figureront dans son bilan 2010. Aucun redressement n’est à attendre du côté de la gestion opérationnelle de son groupe. Arnaud Lagardère, toujours optimiste, a annoncé un résultat opérationnel 2010 en baisse de 10% sur celui de 2009. L’an dernier, le groupe avait réalisé un bénéfice de 137 millions d’euros, contre 593 millions en 2008, et Lagardère Active, la branche médias, avait accusé une baisse du chiffre d’affaires de 18,3% et une perte de 389 millions d’euros - acculé, Lagardère active a cédé dernièrement la chaîne Virgin 17 pour 70 millions d’euros au groupe Bolloré.
La situation économique ne laissant entrevoir aucun retournement de situation, Arnaud Lagardère n’a pas d’autre solution, s’il veut maintenir son cours autour de 30 euros, que d’accentuer cette politique de cessions. La vente des parts possédées dans Canal+, Amaury, La Dépêche (15%) et l’Alsace (20%), permettrait, si ces cessions sont bouclées à temps, de présenter un bilan 2010 convenable. Il est peu probable, en revanche, que ces seules opérations financières dopent le titre à un niveau tel qu’elles permettent à Arnaud Lagardère de réduire sinon de régler totalement son endettement. Et dans ce cas, le président du groupe Lagardère devra vendre tout ou partie de Lagardère Active, c’est-à-dire, Europe 1, Paris Match, Elle...
