Apéro Facebook : faire souffler politiques et médias dans l’alcootest
Après un mort à Nantes, les apéros Facebook sont pointés par les politiques de tout bord, désireux de coller à l’inquiétude des parents ou de contrôler un espace qu’ils ne comprennent pas. Une incompréhension qui pourrait bien finir en loi. Loppsi 3, es-tu là ?
Elus de gauche ou de droite, télévisions nationales, quotidiens régionaux... ils sont tous ivres ! Depuis près d’une semaine, les vapeurs de l’apéro Facebook de Nantes (et de leur triste victime) montent à la tête de tous comme le dernier incident à la mode, la cohorte dangereuse du moment, que l’on mélange en images avec les rave des années 1990. A l’époque, c’était la circulation de drogue qui mobilisait les pouvoirs publics. Ce qui accuse les 9000 fêtards de Nantes, les 10000 de Montpellier, n’est rien d’autre que leur compte Facebook.
Des individus « inconnus des autorités »
Le principe d’une discussion au ministère de l’Intérieur sur ce sujet ayant été approuvé par Brice Hortefeux en personne, les élus de gauche (à commencer par Jean-Marc Ayrault, maire de la ville du départ de feu) baissent un peu le ton, parlent santé public... et surtout évitent de trop mentionner le mot « Facebook », de peur de s’aliéner les 15 millions de marginaux inscrits en France. Car c’est le nom du réseau social, accolé à « apéro » comme on aurait dit « en bande organisé », qui inquiète le plus. Dimanche 16 mai au soir, les joueurs de l’OM qu’on fêtait pour leur victoire dans la Coupe de la Ligue, ont préféré fuir les rues de Marseille où jets de pierres, de plaque d’égouts et feux de poubelles ont laissé les murs et vitrines du Vieux-Port dans un sale état. Et le maire, Jean-Claude Gaudin, de se féliciter (au lieu de décrocher son téléphone pour appeler la place Beauvaux) : « il y avait plus de monde que lors de la Libération. » A Nantes, le lendemain de l’apéro géant, les autorités n’avaient pas constaté « de dégradations majeures ». Le maintien de l’ordre semble donc d’une priorité relative dans l’affaire.
Le problème le plus ouvertement soulevé par les responsables politiques était celui de l’organisation même, donc de Facebook. A la différence des manifestations de supporters de football ou des casseurs dans les défilés, les participants des événements organisés par voie numérique ne sont pas « connus des autorités ». Résultat, Jean-Marc Ayrault, Nadine Morano et consorts courent derrière les journalistes, qui courent derrière une info d’une banalité affligeante mais dont les ressors leur échappe : des jeunes se sont réunis, ont trop bu, beaucoup trop pour certains, définitivement trop pour l’un d’eux. Chaque mois, des dizaines de Français roulent vers des fêtes organisés loin des yeux des autorités d’où, ayant cent fois trop bu, mélangé, champagne, vins et apéritifs, ils ne reviendront jamais. Ces « apéros géants » (certains réunissent plusieurs centaines de personnes), on les appelle « mariages ». Jusqu’à aujourd’hui, personne n’a pointé La Poste du doigt pour avoir mis sur le chemin d’une mort certaine, d’un faire-part enrubanné de bolduc blanc, des centaines de Français aussi jeunes et innocents que le Nantais de l’apéro Facebook.
Fête + alcool + centre ville = le plus petit dénominateur commun, source de buzz
Le duo formé par ces deux mots à ceci de commun qu’il représente deux refuges : un aussi vieux que l’humanité (l’alcool) et l’autre surtout réservé aux moins de 35 ans. Pour ces « jeunes », évoqués par les hommes politiques comme une catégorie socio-professionnelle à part entière, voire une minorité ethnique, Facebook est devenu le lieu de transformation symbolique de l’amitié : plutôt que de s’entailler le poignée pour échanger son sang, on « ajoute comme ami ». Un peu plus facilement qu’avant, le couteau n’étant plus nécessaire.
On ajoute un camarade de classe, un copain d’enfance, on écrit sur le mur de l’autre comme on gravait sur un arbre, pour garder une trace, signaler son impatience, se rappeler au bon souvenir... Le réseau ainsi constitué est logiquement le lieu de recrutement pour les fêtes et soirées qui peuvent se cantonner à un groupe fermé d’amis ou bien s’ouvrir à un réseau plus large, s’étendre par viralité, amenant, de proche en proche, des centaines, des milliers de personne. Et, là encore, en prenant le plus petit dénominateur commun (fête + alcool + centre ville), l’efficacité n’en est que démultiplié, l’essence du buzz étant le consensus.
Bientôt un article apéro Facebook dans la Loppsi 3 ?
Autant de mécanismes qui sont aussi obscurs à la plupart des élus qu’aux parents des participants qui, contrairement à leur progéniture, vote. Chacun agit donc à son échelon respectif : la droite étant au pouvoir au niveau national, elle peut décréter, mobiliser la police, éventuellement sortir une loi de son chapeau. L’exercice paraît un peu difficile car, la loi républicaine ne pouvant désigner nominativement une personne ou une marque, il faudra trouver une façon de parler des apéros géants sans les confondre avec les événements de masse du même genre (type 14 juillet et fêtes de village). Exutoire éventuelle : trouver « le responsable ». Une option que Nadine Morano avançait sur le plateau de l’émission Ce soir ou jamais lundi soir d’un expert « avec l’adresse IP, on peut vous retrouver. » Grave faiblesse de sa stratégie : n’importe quel usager avec de la jugeote saura créer un compte depuis un cybercafé ou le Wifi d’un bar pour organiser son apéro géant. Et c’est ainsi que la « traque » des organisateurs d’apéros Facebook tombe dans les mêmes limites techniques que la pantalonnade de la Hadopi.
A gauche, on est aux affaires mais en local : on encadre les places, on sort la police municipale, les plots en plastique et les barrières métalliques. Et on veille fiévreusement sur Facebook les dizaines d’événements et faux événements qui émergeront à la faveur du phénomène entretenu par les médias. Bref, on est tout aussi inefficace. Bientôt les ferias vont recommencer, suivies par les Fêtes de Bayonne où, en 2006, la police avait enregistré cinq affaires de viol et un jeune de 23 ans tombé dans le coma après avoir été poignardé au thorax. Mais Bayonne a le verni de la tradition (plus de 70 ans, vous pensez !) et rien d’assez neuf pour affoler les foules.
A la manière de l’industrie du disque ou de la presse qui ne veulent pas affronter leur responsabilité dans les crises qui les frappent, les adultes plongés dans l’incompréhension face à leurs enfants accusent l’écran mystérieux de tous les maux. Et les politiques de se glisser dans la brèche pour tenter de contrôler un peu cet outil qui leur échappe complètement, en caressant les parents apeurés dans le sens du poil. De là à ce qu’une Loppsi 3 nous amène un « article apéro Facebook »...
