Affaire Azimi : le CNC traîné en justice
C’est une première dans l’histoire du Centre National de la Cinématographie (CNC) et la nouvelle, jusqu’ici peu relayée par les médias, fait déjà frémir le cinéma français.
Iradj Azimi, le réalisateur d’ "Utopia" et du "Radeau de la Méduse", à la tête de la maison de production Inter Image, avait déposé le 19 novembre 2009 une plainte contre X pour "faux et usage de faux" concernant la procédure d’attribution des avances sur recettes du CNC de 2007, à laquelle le cinéaste avait concouru pour son film "Le courrier du coeur". Le Tribunal de Grande Instance vient de donner suite à la plainte en nommant il y a quelques jours un juge d’instruction afin de mener une enquête sur le CNC et sur les documents matériellement faux établis par l’Institution en lien avec la Commission des avances sur recettes.
Il est des hommes, comme Iradj Azimi, pour qui ne pas exercer son art revient à cesser de respirer. En apnée, Azimi, donc, attend. Il attend la décision de justice sans cesser de se battre pour ses droits, attend patiemment sa revanche sur certains décideurs financiers du cinéma qui lui refusent systématiquement depuis bientôt 10 ans tous les soutiens qu’un auteur en France peut espérer obtenir.
A commencer par l’avance sur recettes qui représente en France 25 millions reversés à une soixantaine de films d’auteurs par an.
"L’avance sur recettes représente peut-être seulement 10 à 15 % du budget d’un film d’auteur, mais c’est aussi le socle du financement", commente Iradj Azimi qui illustre son propos par le cas de Jean Renoir qui lui-même, s’était vu refuser l’avance pour sa dernière oeuvre "C’est la révolution" en 1962, un film qui n’aura donc jamais vu le jour...
Même schéma pour Azimi, auquel les responsables du CNC ont radicalement refusé de soutenir financièrement son film "le courrier du coeur" le 18 janvier 2007. Certes le cinéaste possède des atouts de taille. Des participations financières d’envergure de Canal+, TPS, l’Industrie Technique du Cinéma et le Conseil Régional de Bretagne mais surtout la faculté de prendre cette fois le CNC dans ses propres filets.
Des filets nommés "comités de lectures" qui n’avaient ni existence juridique le 18 janvier 2007, ni même de mandat pour préselectionner des projets et par conséquent aucune légitimité à attribuer quasiment 2 millions d’euros de fonds publics.
Retour sur les faits et détails d’une affaire qui ne manquera pas d’ébranler le 7 e Art.
"Cette fois, j’ai la preuve concrète et juridique de l’irrégularité de la décision des comités de lecture du CNC, en charge de préselectionner des projets bénéficiaires ", atteste Iradj Azimi armé d’un épais dossier. Les membres des comités de lecture n’étaient pas juridiquement nommés le jour dit."
A juste titre, d’après le site même du CNC, les nominations ne sont intervenues que le 1er Février 2007 (c.f document ci-dessous ) et non le 18 janvier 2007.

Dès le lendemain, Azimi alerte Rafaele Garcia, chef de service des Aides Sélectives pour signaler l’illégalité des décisions prises la veille. Il reçoit alors le coup de fil de Francois Hurard, le Directeur du Cinéma, lui proposant de le rencontrer en vue de soutenir ses démarches dans le financement de "Courrier du coeur". Le premier effet de surprise fait vite place à la consternation pour Iradj. En effet, à l’issue de cette rencontre le 6 Février 2007, le directeur du CNC admet que les membres des comités de lecture du 18 Janvier dernier n’étaient pas juridiquement nommés. Il proposera au cinéaste de simplement "tourner la
page et un replâtrage", rapporte Azimi.
lever le voile
Deux ans se sont écoulés et la plainte contre X pour "faux et usage de faux" déposée le 19 novembre 2009 a aujourd’hui de quoi inquiéter Veronique Cayla, présidente du CNC qui qualifiait sereinement en Janvier dernier dans une interview au Parisien les démarches d’Azimi "sans suite".
Aujourd’hui tout bascule en faveur du cinéaste : le juge d’instruction vient d’être officiellement nommé. Toutes les investigations juridiques sont désormais lancées et vont pouvoir lever le voile sur les contradictions relatives aux décisions des comités de lecture remontant à Janvier 2007.
Pour la petite histoire, François Hurard a été nommé depuis "conseiller au Cinéma du ministère de la culture" par Frédéric Mitterrand. Le neveu du président a dirigé les avances sur recettes de 2001 à 2003, commission faisant partie des Aides Sélectives placées sous la responsabilité directe de François Hurard...
fonctionnement clanique
Souvent dénoncé pour son mode de fonctionnement clanique, le CNC, au mépris de toute légitimité, aurait donc mis en place deux comités de lecture avant la nomination officielle de ses membres.
Hormis "une interdiction de travail infligée impunément et de manière sournoise à mon encontre", peste le réalisateur, le CNC ferme aussi les yeux sur l’attribution de pas moins de 2 millions d’euros de fonds public."
Chaque année, trois producteurs raflent le tiers des avances sur recettes : Gemini Films de Paolo Branco, Agat Films, de Robert Guédiguian, et les Films d’Ici. Or, ironie du sort, en Janvier 2007, parmi les heureux bénéficiaires des avances sur recettes, figure Mr Robert Guédiguian pour "Lady Jane", préselectionné par des comités de lecture dont l’un des membres n’était autre que Serge Lalou, le responsable des Films d’Ici !
Blocus et talent
Au fil de sa carrière, le cinéaste écope de tant d’écueils et mauvaise fortune pour sortir ses films qu’ils lui valent souvent d’être décrit par la presse "d’auteur maudit" ou "d’homme blessé". Mon talent a été reconnu comme on peut faire l’ "éloge funèbre puisque les dirigeants de la CNC d’hier comme aujourd’hui ne cessent de répéter qu’ils admirent mes films, ce qui est contredit par leur volonté d’exclusion", déplore Azimi.
Pourtant son talent, personne n’en doute.
Aujourd’hui méconnu du grand public, ses oeuvres ont été à maintes reprises présentés lors de festivals internationaux.
Reconnu de ses pairs, comme Robert Bresson qui jamais ne commentait les films des plus grands, s’était prononcé sur la sortie de Les jours Gris en 1974, "touché par ce grand film". Admiré aussi, d’un certain André Delvaux qui, dans le Pariscope, s’enthousiasmait de sentir renaître "l’envie à nouveau de faire un film" à la sortie d’Utopia en 1979 dont on pouvait lire dans Le Figaro un billet élogieux signé Eugène Ionesco.
Mais le blocus est bel et bien là et Azimi souvent révolté par l’incongruité de cette censure. "Depuis que Daniel Goudineau, ex responsable du CNC, est à la tête de France 3 Cinéma, la chaîne me refuse catégoriquement de co-produire mes films ou même d’entrer en contact avec moi". Le mystère du boycott des films d’Azimi reste entier et encore très opaque.
"J’aurais même préféré une abominable commission du sénateur Mac Carthy. mise sur pieds pour bannir des cinéastes progressistes, mais au moins, sa position était claire ! Alors que la sournoise exclusion du CNC à mon encontre n’est ni claire, ni avouée, ni expliquée".
Il balaie de son vocabulaire le terme "ostracisme" employé par certains en 1997 pour accuser le monde du cinéma d’exclure un de ses légitimes, refusant les lieux communs qui stigmatiseraient son parti-pris.
Pour sortir son film "Le radeau de la Méduse" en 1998 au terme de 11 ans de blocus, Azimi s’était rendu au Ministère de la Culture entouré de toute son équipe de tournage (dont Jean Yanne, Rufus ) et Marcel Marceau. En vain, il avait attendu un interlocuteur, et, dans un geste désespéré s’était ouvert les veines dans le hall de la rue de Valois.
Pour l’heure, la procédure judiciaire suit son cours et Azimi attend. Serein cette fois à l’annonce de l’investigation prochainement mise en oeuvre dans les bureaux du CNC. Impatient d’éclairer la prétendue malédiction qui s’est abattue toutes ces années sur sa filmographie.
Si ce n’est le dénouement de cette affaire, les réactions ne sauraient tarder du côté du Centre National de la Cinématographie, qui pour la première fois de son histoire, devra répondre de l’attribution de fonds publics par un comité de lecture illégitime... et craindre une mise en examen pour les responsables en cause.
Photo : Guillaume Luisetti (Mention obligatoire).
