« 20 minutes », la chasse aux journalistes est ouverte
Suite à la présentation par la direction d’un plan drastique de réorganisation, les salariés de 20 minutes, print puis Web, avaient voté une grève de 24 heures, entraînant la non parution du quotidien gratuit. Vendredi, la reprise du travail laissait croire que "tout est bien qui finit bien", puisque les affaires reprennent. Or, le déroulement de ce bref mouvement social a renforcé un constat inquiétant pour l’avenir : la responsabilité des dirigeants qui coulent leur journal à force de sape et de petites manœuvres. Une situation qui risque bien d’imploser, avec un lourd bilan pour les salariés.
Au cours des derniers mois, le PDG de la société et la direction de 20 Minutes France n’ont ni anticipé les problèmes du journal, ni proposé de solution. Les employés payent aujourd’hui les pots cassés de cette mauvaise gestion. Cette grève se termine en tout cas avec la certitude qu’il y aura « de la casse au niveau du salariat », confie un proche du dossier, puisque la suppression de 20 postes est toujours d’actualité.
Avec près de 3 millions de lecteurs par jour, 20 minutes reste le premier gratuit en France, en termes d’audience : il était pourtant tout juste rentable en 2008. Mais la crise a bon dos, et la direction avance sans se préoccuper des oppositions en interne, avec un plan d’économies drastique. Le Pdg, Pierre-Jean Bozo souhaite en effet en profiter pour dépouiller le pôle édition du gratuit : mesure d’opportunité, et vieille lune du Pdg. Celui-ci est persuadé de l’inutilité du poste de secrétaire de rédaction - qui peut, en plus, bloquer le journal en cas de grève. Il profite ainsi de la crise pour expérimenter en imposant une sorte d’employé polyvalent, comme chez MacDo : le « reporter éditeur », qui devra seul établir la maquette de ses articles. Des propositions jugées « irresponsables et qui se désintéressent de la vie de la rédaction. »
Le Pdg de 20 Minutes France s’est d’ailleurs illustré pendant la grève par d’autres actes peu glorieux, notamment en essayant de faire paraître le quotidien malgré l’arrêt de travail, sans frais, et avec une marge importante, en mettant les stagiaires à contribution. "Il a utilisé la grève pour essayer de se faire encore plus d’argent", assure notre source. Il a d’autre part, menacé l’entreprise d’un « lock-out », une mesure interdite en France, sauf cas de force majeure. Pas étonnant que le journal ait été rebaptisé par certains salariés « l’île du Docteur Bozo ».
À la rentrée, 20 minutes devrait donc changer radicalement : des effectifs inférieurs et moins de moyens impliquerait de facto une réduction de la pagination (de 24 à 16 pages). Si le plan est appliqué, le non renouvellement des CDD pourrait également signifier la suppression des pages « Culture » du quotidien.
Corinne Sorin écartée
En s’appliquant à faire passer la réforme coûte que coûte, au sortir de la réunion avec les actionnaires qui s’est tenue jeudi à la rédaction de 20 minutes, le PDG de 20 Minutes France, avait fait part aux salariés de son refus d’accéder à leurs revendications : retrait du plan de réorganisation, suspension du plan de sauvegarde de l’emploi et démission de la directrice de la rédaction, Corinne Sorin. Ni le Pdg, ni les actionnaires ne souhaitant modifier le plan prévu initialement, au terme d’une journée de négociations, les représentants syndicaux ont finalement obtenu qu’un journaliste et un RH aient un droit de regard sur le plan de réorganisation.
Selon ces conditions, le plan de réorganisation aura donc bien lieu, avec deux nouveautés dans l’équation : d’abord, les deux rédacteurs en chef de 20 Minutes ont été désavoués par les journalistes ; ensuite, Corinne Sorin la directrice de la rédaction, ayant été écartée du projet alternatif, est dans une situation de plus en plus difficile.
Le nouveau plan devrait être présenté d’ici 7 semaines (la publication du journal papier s’interrompt pendant une partie des vacances), les salariés devraient ainsi être fixé sur leur sort à la rentrée.
Il faut rappeler que le plan d’économies proposé par la direction provient d’une crise de crédit sur les 5 millions d’euros de capital, dont les actionnaires sont responsables. Or, la présomption d’humanisme dont pouvait être crédité l’actionnaire norvégien Schibsted (qui détient 50% du journal) est bonne désormais à jeter aux orties. On note, écoeuré, "les économies c’est toujours pour les autres". La rédaction du quotidien semble etre considérée par son Pdg comme un luxe dont il souhaiterait tout simplement se passer, pour faire de 20 Minutes un gratuit comme les autres. Une leçon chèrement apprise : “le patron voyou, ce n’est pas que pour les articles qu’on écrit.”
